Faut-il s'inquiéter de la menace nucléaire russe?

Contribution externe
Faut-il s'inquiéter de la menace nucléaire russe?
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Une carte blanche d'André Dumoulin, Chargé de cours honoraire ULiège, associé à l’IRSD (Institut royal supérieur de Défense)

La mise en alerte de la « force de dissuasion de l’armée russe en régime spécial d’alerte au combat, y compris nucléaire » a impressionné bon nombre de commentateurs et surtout le citoyen lambda souvent peu au fait des subtilités propres à la dissuasion.

Si l’on reprend le volet nucléaire faisant partie de « la force de dissuasion russe » englobant d’autres forces comme l’antisatellite, l’anti-aérien, l’antibalistique, les armes du déni d’accès, le cyber et les autres forces dites classiques – il s’agit de faire monter le niveau d’alerte d’un cran ou deux. Pour ce qui concerne les armes nucléaires stratégiques opérationnelles, une partie de ses armements à portées intercontinentales sont déjà en pré-alerte, avec un assez haut niveau de réactivité : missiles à silos, sur routes ou sur rails, bombardiers lourds et sous-marins nucléaires stratégiques porteurs de missiles mer-sol. Cela concerne aussi quelques unités nucléaires tactiques. Rien d’étrange en cela. Aux États-Unis ils ont codifié des niveaux d’alerte des forces nucléaires – les Defcon – du 5ème niveau (bas niveau de préparation) au 1er niveau (guerre nucléaire imminente et préparation maximale) ; la crise de Cuba concernant le 2ème niveau. La mise en alerte procède de paliers subtils, discrets ou annoncés, formant toute la dialectique de la dissuasion par affichage et message.

Mais comme dans toutes crises nucléaires (Suez 1956, Berlin 1961, Corée du Nord 1969, Kippour 1973), le « message nucléaire » est toujours présent. La gesticulation nucléaire à savoir la menace d’emploi repose sur un jeu dialectique entre le risque (coût/bénéfice) et l’enjeu (proportionnalité). Une puissance nucléaire n’est crédible que si elle organise sa doctrine dissuasive autour de 3 logiques « paradoxales ».

Primo, une stratégie déclaratoire faisant en sorte que les signaux émis sur la volonté d'emploi sont pertinents (bluff) jouant alors sur une plausibilité et des équations d'anticipations croisées.

Secundo, une stratégie des moyens à savoir une crédibilité opérationnelle pour emploi opérationnel avec des forces de première frappe mais aussi de forces de représailles protégées (portée, puissance, précision, perforation, survivabilité, mobilité, furtivité).

Tertio, une stratégie procédurale avec une centralité décisionnelle politique, principe d'autorité associé chez de l'État et hauts responsables civils et militaires (codes d'activation des armes et donneurs d'ordre via des canaux protégés).

Mais si d'aventure, en face de ladite puissance nucléaire, nous trouvons d'autres acteurs nucléaires, ce qui est le cas ici avec les forces nucléaires américaines, françaises et britanniques, nous sommes, en cas d'échec de la dissuasion (qui est de menacer pour ne pas s'en servir) dans une guerre à composante nucléaire. Dès lors, le face-à-face assure une dissuasion réciproque (1), chacun pouvant promettre des destructions mutuelles assurées via des forces protégées sous les eaux (2) ou en silos. Cela impose donc beaucoup de circonspection et de prudence. Cela concerne ici effectivement Poutine qui a émis un message gesticulateur d'intimidation, mais qui n'a pas de sens dans le cadre d'un équilibre des forces où chacun peut annihiler l'autre.

Une opération psychologique stratégique

Aussi, cette mise en alerte est destinée à qui ? Aux Ukrainiens ? À l’Otan ? Pourquoi ? Avec quoi ? Quel message ? Quel prétexte fallacieux ? Suite aux sanctions européennes trop lourdes ? Suite à l’aide militaire occidentale aux Ukrainiens ? Faut-il du nucléaire pour contrer la techno-guérilla et les tactiques urbaines ukrainiennes ? Nous sommes dans l’intimidation, sorte d'opération psychologique stratégique. Dans ce paysage dialectique, il est préférable de ne pas réagir dès lors que le langage émis repose sur de la provocation.

Le doctrinal russe indique que l’usage du feu nucléaire peut avoir lieu dans 4 situations : tirs de missiles balistiques contre la Russie ou un allié, l’usage d’une arme nucléaire par un adversaire, une attaque contre un site d’armement nucléaire russe, ou une agression mettant en jeu « l’existence même de l’État ». Le dernier élément est essentiel. La dissuasion nucléaire repose sur la défense des intérêts vitaux d’existence d’un État et l’on peut dire aujourd’hui que le nucléaire répond en très grande partie au nucléaire. Bref, ce n’est pas l’autre qui compte, c’est la définition de vos intérêts ultimes de survie qui fonde le discours de la menace et pour l’instant nous ne sommes pas dans un processus de menace militaire dite occidentale menaçant la survie même de la Russie. Bémol : comment la Russie et Poutine perçoivent-ils, percevront-ils leur sécurité ?

Reste que la dissuasion nucléaire ne peut concerner une guerre comme celle russo-ukrainienne pour les raisons déjà avancées plus haut et que la Russie comme d’autres puissances ont reconnu qu’une guerre nucléaire ne peut être gagnée (grâce à la protection des forces de représailles adverses fondant l’idée même de dissuasion). Biden et Poutine avaient décidé aussi de prolonger en janvier 2021 pour 5 ans le traité stratégique New Start. Le discours nucléaire doit toujours être replacé dans son contexte. Tout usage du nucléaire, même de faible puissance, jetterait l’opprobre international, aurait un coût diplomatique énorme, y compris auprès de la population russe, le viol du tabou prohibant éthiquement ces armements dans leur emploi, pas dans leur menace d’emploi.

Notes:

1 Hors stocks nucléaires de réserve active ou inactive ou en voie de démantèlement, la Russie dispose d’environ 1.500 têtes nucléaires stratégiques opérationnelles sur vecteurs et 2.000 têtes nucléaires tactiques ou de théâtre inférieur à 5.500 km de portée. Les États-Unis disposent de 1.400 têtes opérationnelles et environ 500 tactiques ou de théâtre.

2 En dehors de missiles lourds en silos durcis et de missiles en déplacement, il y a actuellement dans les océans (en attente d’ordre) avec des patrouilles d’environ 2 mois, des sous-marins stratégiques lanceurs de missiles nucléaires à têtes multiples : 1 français, 1 britannique, 5 à 8 américains, 5 à 7 russes, 1 chinois. Le nombre de sous-marins à disposition est supérieur au nombre de sous-marins en patrouille. La furtivité sous-marine est la clef majeure de la dissuasion.