Les NFT pourraient signer la mort de l’art

Les ventes d’œuvres d’art numériques constituent l’étape ultime vers la fin de l’acte créateur.

Les NFT pourraient signer la mort de l’art
©Pixabay
Contribution externe

Une carte blanche de Constantin Chariot, Directeur général de la Patinoire royale Galerie Valérie Bach, Bruxelles.

Il est désormais possible d’acheter un tweet, une image numérique ou un "gif" comme s’il s’agissait d’une œuvre d’art. De telles ventes, qui ont explosé en 2021, secouent désormais le marché de l’art. Lorsque vous vous procurez une telle œuvre numérique, vous achetez un NFT (pour Non Fungible Token - jeton non fongible) qui est un certificat attestant l’unicité du fichier numérique dont vous devenez le propriétaire. Certains NFT se vendent plusieurs dizaines de millions d’euros.

Participant à la lente et inexorable déréalisation du monde, et en particulier celle de l’art, qui reste pourtant la plus parfaite expression de l’humanité dans ce qu’elle produit de mieux et de plus singulier, les NFT constituent l’étape ultime vers la fin de l’acte créateur, notre société préférant toujours davantage la copie numérique à l’original matériel, sur fond d’intelligence artificielle et de réalité virtuelle (le métaverse proposé par Facebook en est l’incarnation - si l’on peut dire ! - la plus aboutie et la plus funeste).

Depuis Malevitch, l’art n’a cessé de se dématérialiser, passant de la figuration à l’abstraction, de l’abstraction géométrique à l’abstraction lyrique, de l’art conceptuel de Duchamp à la Factory industrielle de Warhol ou à la mondialisation des caniches kitsch de Jeff Koons, se reproduisant sous la forme d’œuvres numériques sur les écrans vidéos et les tablettes (parfois même créées directement sur et par celles-ci - David Hockney), s’autodétruisant par explosion après-vente (Banksy), et finissant par n’être finalement plus qu’un code, un titre de propriété sans matérialité artistique quelconque : le Non Fongible Token.

En clair, il ne s’agit pas d’art, même pas au titre où Duchamp l’entendait, lorsque l’objet (matériel) - quel qu’il soit - accède au statut d’œuvre d’art uniquement parce que l’artiste le décrète.

Il est ici question de produits financiers spéculatifs non régulés, adossés sur des monnaies cryptées et donc criminelles car non contrôlées par une puissance émettrice (banque centrale, État). Les NFT sont donc un produit financier criminel et spéculatif, conçu par des escrocs sans scrupule, promettant aux premiers gogos des retours sur investissement plantureux et réservant aux derniers détenteurs de ces chimères numériques, fossilisées dans la blockchain, d’amères déconvenues lorsque, le plafond de verre de l’investissement inexorablement atteint, tôt ou tard, ils se trouveront seuls avec un actif invendable, plus personne n’en voulant à ce prix, une fois la pyramide de Ponzi épuisée.

Lorsque les NFT se trouvent fallacieusement fongibles dans des œuvres d’art - souvent de piètre valeur -, ils sont encore plus dangereux car ils nourrissent l’illusion que ces œuvres sont la contrepartie matérielle d’une valeur immatérielle.

Depuis la financiarisation de l’art et de son marché, dans les années 80, et le découplement entre valeur et prix qui l’accompagna, faisant de l’art un actif financier non fiscalisé, non cadastré et parfaitement mobile (donc idéal !), les acteurs de cette financiarisation n’ont eu de cesse d’inventer de toujours nouveaux supports à l’investissement : artistes émergents chinois, "art contemporain champignon" subitement soutenu (en une nuit) par de grandes galeries mondiales (financées avec le même argent, venu d’un surcroît de liquidités dans un marché ne pouvant plus les absorber), valeurs volatiles d’œuvres multiples, déploiement des moyens et des œuvres numériques et photographiques…

Toute cette ingénierie demandait encore un effort car il fallait trouver des éléments tangibles corrélés à tout investissement.

Avec les NFT, plus besoin de se casser la tête : le titre de propriété, inviolable, infalsifiable, suffit seul à garantir l’investissement, évitant les soi-disant déconvenues de valeurs artistiques réelles, discutables ou fausses, au profit du seul… profit.

La mort de l’art, tout comme celle de Dieu chez Nietzsche, appelle heureusement et immanquablement les sursauts et les résurrections qui prémunissent toujours l’humanité contre elle-même.

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