Pourquoi la rhétorique "Ni l'Otan ni Poutine" est complètement à côté de la plaque

Aujourd'hui, opter pour la neutralité, se déclarer "au-dessus des conflits", équivaut à un laisser-faire de toutes les atrocités. Il faut quitter la posture cynique du désengagement pour prendre position.

Contribution externe
Pourquoi la rhétorique "Ni l'Otan ni Poutine" est complètement à côté de la plaque
©AFP

Par Pauline Thirifays enseignante

Le boulet de la neutralité

De toutes les valeurs communément adoptées ces dernières décennies, celle de la bienfaisante neutralité est peut-être celle qui a le plus mis le vers dans tous les fruits de nos démocraties.

L’exigence de neutralité, c’est ce qui nous pousse à nous méfier d’égale façon de toutes les opinions émises autour de nous. C’est le cheval de Troie de la défiance généralisée envers tout ce qui ressemble à un choix de société revendiqué et à une vision du monde affirmée, là où il faudrait évidemment de la confiance pour construire ensemble quoi que ce soit de durable.

Dans la perspective des défenseurs de la neutralité, il faudrait, pour trouver la vérité, se situer toujours au milieu, voire au-dessus des conflits. A équidistance. Comme si la vérité était toujours au milieu, voire même comme s’il n’y avait pas de vérité, jamais, ni quoi que ce soit de préférable comme choix, parce que tout se vaudrait ; tout serait seulement relatif au point de vue de l’interlocuteur. L’absence de neutralité serait suspecte et toujours liée à une forme d’aveuglement, puisque le présupposé serait que tout le monde ment, toujours, sans vergogne, et pour défendre ses intérêts.

Du "Whataboutsime" à l'immobilisme

Cette posture en retrait amène souvent à un véritable cynisme qui s’exprime à grands coups de

"whataboutisme

" généralisé (une pratique qui consiste à réfuter toute prise de position au prétexte que l’on n’a pas pris activement part dans d’autres combats : "Et le Yémen ?", "Et la Libye ?", "Et nos SDF ?", etc). Ces procédés vouent le débat public à un laisser-faire de toutes les atrocités et un immobilisme généralisé ; puisque l’on n’a pas été sur tous les fronts, ne faisons rien et ne laissons plus rien nous indigner sous peine d’avoir à nous justifier d’agir.

Déserter la question du sens et du projet commun

Outre le désengagement du toute forme d’action citoyenne solidaire des populations en danger et de toute prise de position réelle en faveur des populations opprimées, l’injonction à la neutralité a également de facto évacué la question, pourtant fondamentale, du sens et du projet de société que nous voulons. Comme le fait remarquer régulièrement la chercheuse Marie Peltier à qui cette analyse doit beaucoup, le débat public a opéré un glissement de la question du "quo" à celle du "comment". Nos sociétés démocratiques sont devenues dès lors des coquilles vides, beaucoup plus fragiles car vidées de la substance interne qui les rendait solides. Nous ne tenons plus qu’à un réseau d’ "habitudes" démocratiques (les élections régulières, la séparation des pouvoirs, la liberté de la presse) mais jamais plus les débats ne cherchent à leur donner du sens. Tout au plus questionne-t-on la façon d’améliorer les dispositifs.

Dans un brouillard où toutes les propositions se valent

Pire encore, cette rhétorique ne se contente pas de déserter la question de la nature du projet de société ; elle lisse et nivelle toutes les propositions en termes de valeurs. Dans une société qui érige la neutralité en sagesse, les mobiles, les moyens, la nature démocratique ou non et le fonctionnement des états protagonistes d’une situation ne comptent pas ; tous sont également suspects.

Retour à l'Ukraine : le leurre du refuge du droit international

Ainsi, dans la crise ukrainienne qui occupe le devant de l’actualité aujourd’hui, d’aucuns quittent enfin (!!!) la posture cynique du désengagement pour prendre position. Pourtant, ils et elles peinent à se départir de l’injonction à la neutralité qui les a toujours guidés comme un parangon de sagesse.

Tout d’abord, il s’agit de se réfugier derrière le droit international. Si on se permet de condamner l’invasion et réclamer la fin de la guerre, ce serait d’abord parce qu’elle est… illégale. L’idée est se ranger derrière le droit international. Le droit international rassure car il semble neutre. Mais c’est oublier qu’un droit n’a pas vocation à être neutre. Il a vocation à protéger un monde dont on se fait une certaine idée. Un monde dans lequel le plus fort n’a pas raison, en l’occurrence. Ainsi vidé de son sens, le droit international est pourtant déforcé. Car une loi qui n’a pas de fondement n’est qu’une convention arbitraire qui peut être remise en cause.

Ensuite, une fois posé le rappel de la violation du droit international, tous prennent soin de rappeler qu’ils et elles ne sont "ni pour l’Otan ni pour Poutine", comme si ces deux acteurs se valaient. Or, il n’en est rien, et refuser qu’on le rappelle ajoute à la confusion ambiante.

Pourquoi l'Otan et Poutine ne sont pas chou vert et vert chou

Car en effet, à bien y regarder, il n’y a rien de commun entre la menace que fait peser Poutine sur l’Ukraine et l’influence que la sphère de l’Otan appliquerait sur ce pays.

Du point de vue des méthodes d’abord ; Poutine lance une opération militaire qui viole l’intégrité territoriale de l’Ukraine. L’Otan fonctionne par accord mutuel entre un pays demandeur et les pays déjà membres. Non seulement l’Otan ne court pas derrière l’Ukraine, mais jusqu’ici l’Otan a refusé l’intégration de l’Ukraine…

Du point de vue de la communication politique, ensuite. D'un côté, le régime russe use d'une armée de trolls et de bots qui infusent les réseaux sociaux depuis des années pour diffuser sa propagande. Il a également mis sur pied une télévision dont les contenus sont directement sous la main du pouvoir, a multiplié les succursales de ce média à l'étranger pour distiller dans toutes les opinions publiques ses éléments de langage, et s'arrange pour éliminer purement et simplement toutes les presses d'opposition plus incisives. Pour être très claire, être journaliste en Russie, c'est avoir un métier qui expose très concrètement sa propre vie, si on décide de le faire hors des cercles du pouvoir (#AnnaPolitovskaïa). Etre lanceur d'alerte en Russie, ce n'est pas comme Assange vivre des poursuites judiciaires et se réfugier derrière tous les recours possibles du droit international. Non, c'est purement et simplement prendre le risque d'être tué (#Litvinenko). En Russie, la censure n'est pas une vue de l'esprit. Elle est concrète et brutale. En Russie, manifester contre la guerre en Ukraine, c'est être arrêté et immédiatement condamné à des heures "rééducation par le travail". De l'autre côté, il y a bien entendu des éléments de langage, des erreurs et des biais dans le travail des médias. Il y a parfois de la médiocrité et un manque de travail en profondeur. Il y a la volonté de faire du clic dans un secteur qui fonctionne à la publicité et cherche à attirer le lecteur. Mais il y a une vraie pluralité et une absence de censure d'état.

Aucun journaliste opposant au régime en place ne se retrouve sous les verrous pour son activité.

Du point de vue de la nature démocratique ou non du/des régime(s) en présence, on constate que Poutine est au pouvoir depuis des années, et que les élections n’offrent aucun choix/aucune alternative réel.le qui permette de donner à Poutine une vraie légitimité démocratique. Il s’agit en un mot d’une dictature dont le ciment est purement nationaliste. L’idée (dont Poutine n’essaie même pas vraiment de se cacher) est de reconquérir la grandeur perdue de l’empire russe supposément "humilié". En face, l’Otan est composé d’états démocratiques dans lesquels de vraies élections sont organisées régulièrement avec une véritable alternance possible du pouvoir. Cela ne signifie pas que tout y est parfait et le principal problème est que les idéaux démocratiques qui fondent l’identité de ces états (les idéaux révolutionnaires de liberté et d’égalité) sont souvent trahis, bien qu’annoncés et revendiqués, par lâcheté devant des intérêts financiers.

Pourtant, malgré ces différences fondamentales, tout se passe comme si le fait qu’un idéal - annoncé comme constitutif de l’identité d’un état - soit parfois trahi faisait de cet état l’équivalent d’un état dans lequel aucun de ces idéaux ne fait sens. Puisque nos états bradent parfois l’égalité et la solidarité, tournons-nous vers ceux qui ne cherchent même pas à défendre cette vision du monde. Cette confusion permanente laisse évidemment les mains libres aux acteurs profondément hostiles à nos démocraties qui se servent de cette défiance pour combattre une vision du monde qui leur est en fait opposée.

Où sont les Ukrainiens dans vos discours?

Dans les discours qui renvoient dos à dos Poutine et l’Otan, on n’entend jamais parler des Ukrainiens et de leurs motivations. Soit le désir et la volonté de ces populations est purement et simplement niée (aucune mention n’en est faite), soit on suppose ces populations manipulées, comme si les Ukrainiens étaient tellement plus stupides que nous et étaient incapables de décider pour elles/eux-mêmes et de faire la part des choses par eux-mêmes. Il y a une terrible arrogance dans cette position ; une condescendance qui signe la motivation ultime de ce type de prise de position… Tout est dans la posture. Le but est de faire celui/celle qui a "tout compris" face à celles/ceux qui ne regarderaient pas plus loin que le bout de leur nez.

Or, si on y regarde bien, aussi bien dans les discours de Zelensky que dans les résultats électoraux de l’Ukraine, la volonté de l’Ukraine est bien de se rapprocher de l’Europe. Comme si les Ukrainiens, sous la menace de l’armée d’un dictateur nationaliste étaient les seuls à voir que l’Europe est bel et bien démocratique et que tous ses dévoiements, toutes ses trahisons et toutes ses errances sont de loin préférables à la violence d’un régime qui nie simplement tout ce qui fonde la démocratie. Lorsque les Ukrainiens nous tendent un miroir, nous serions bien inspirés de nous y regarder un peu. Pour faire mieux. Pour aller plus loin dans ce que nous sommes. Pour accomplir notre destin européen qui est de suivre définitivement le chemin de la liberté et de la solidarité.