Et si Poutine avait déjà gagné…

Depuis de nombreuses années, l’Occident commet une erreur récurrente : celle de définir et aborder la politique internationale selon des valeurs, critères, prismes occidentaux, comme si le monde entier pensait comme nous (...). Croire que Poutine n’attaquerait pas l’Ukraine a mis en exergue de façon éclatante ce travers de naïveté et d’aveuglement, ainsi que notre méconnaissance de et incapacité à comprendre la vision que le leader du Kremlin a du monde.

Contribution externe
Et si Poutine avait déjà gagné…
©afp.com

Une opinion de Tanguy Struye de Swielande, professeur de relations internationales (UCLouvain-CECRI), spécialiste des grandes puissances

Depuis de nombreuses années, l'Occident commet une erreur récurrente : celle de définir et aborder la politique internationale selon des valeurs, critères, prismes occidentaux, comme si le monde entier pensait comme nous. Tombés dans le piège du wishful thinking et du biais de confirmation, nous ne voyons pas les réalités en face et refusons de nommer explicitement nos adversaires avant qu'il ne soit trop tard. Croire que Poutine n'attaquerait pas l'Ukraine a mis en exergue de façon éclatante ce travers de naïveté et d'aveuglement, ainsi que notre méconnaissance de et incapacité à comprendre la vision que le leader du Kremlin a du monde. La réaction européenne est d'ailleurs très révélatrice, puisque ni l'UE dans son ensemble, ni ses États membres, n'ont été capables d'anticiper, ni même de penser possible, le scénario d'une invasion russe de l'Ukraine. La conséquence de cela : des déclarations décousues, un manque de coordination, une absence de préparation.

La question alors se pose : ne sommes-nous pas en train de répéter les mêmes erreurs vis-à-vis de l’intervention militaire russe ? Celle-ci, c’est évident, ne se déroule pas comme prévu par le Kremlin. Pourtant, cela signifie-t-il que Poutine soit en train de perdre ? Rien n’est moins certain. Ici encore, nos biais cognitifs nous jouent des tours. D’après certains commentateurs, politiques ou chercheurs, la défaite de Poutine serait déjà acquise, celui-ci étant isolé et en train de devenir un paria. Une telle observation ignore deux réalités : premièrement, les objectifs russes, et deuxièmement, la réaction du monde non-occidental.

Arrêtons-nous tout d’abord sur les objectifs de Poutine dans cette affaire : élimination du gouvernement ukrainien, démilitarisation et affaiblissement de l’Ukraine, et surtout réalisation du rêve de contrôle de tout le Donbass, faisant de la Mer d’Azov une mer intérieur – ce qui sous-entendrait éventuellement de pousser l’invasion militaire jusqu’à la frontière moldave et la Transnistrie. Supposons un instant que, dans les prochains jours, la Russie prenne le contrôle de la totalité du Donbass, y compris la Mer d’Azov, et souhaite arrêter les combats. S’en suivraient des discussions pour un cessez-le-feu, une nouvelle ligne de front et un retrait partiel des forces russes de la région de Kiev. Cela résulterait en un conflit gelé dans lequel l’Ukraine, affaiblie et enclavée, aurait perdu une partie de son territoire (dans l’hypothèse où les Russes parviendraient à prendre Odessa ; de plus, à l’instar de la Crimée en 2014, les Occidentaux ne combattront pas Poutine pour récupérer le Donbass). Ce conflit gelé durerait tant qu’un régime autoritaire gouvernera à Moscou. L’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN ou à l’UE serait alors exclue, puisque le pays serait en guerre. Dans un tel scénario, Poutine aurait atteint 2 objectifs sur 3, sans oublier bien sûr qu’il pourrait toujours tenter de s’en prendre au président Zelensky - l’assassinat ou la tentative d’assassinat de leaders étant chose coutumière, rappelons le cas de Viktor Iouchtchenko.

Le deuxième point soulevé est celui de l’isolement de Poutine, tant recherché par l’Occident. Cet isolement est-il une réalité ? Et s’il l’est, le resterait-il une fois le conflit ukrainien devenu un conflit gelé ? Si l’on en croit certains observateurs, la Russie de Poutine est aujourd’hui isolée sur la scène internationale. Pourtant, si l’on s’arrête sur le vote à l’Assemblée générale, on constate alors que cet isolement est loin d’être acquis : 141 pays ont certes condamné l’invasion russe, mais 5 pays ont voté contre cette condamnation, et 35 pays, dont la Chine et l’Inde notamment, se sont abstenus. En d’autres termes, 40 pays n’ont finalement pas condamné cette intervention, sans parlé de ceux qui, bien que l’ayant condamné, n’imposent pas de sanctions. L’unanimité est donc bien loin d’être une réalité.

En outre, Poutine est déjà parvenu à remettre la Russie à la table des grandes puissances, et à rendre son pays incontournable dans la politique internationale. Depuis Moscou, Poutine a œuvré, conjointement à la Chine, à faire reculer l’ordre libéral, et cette stratégie fonctionne : les démocraties sont en crise et les régimes autoritaires plus nombreux aujourd’hui qu’il y a 15 ans – et en augmentation constante. Avec Xi Jinping, Poutine se veut l’avant-garde d’une contestation, d’une destruction même, de cet ordre né en 1945 et renforcé en 1990. Le monde se retrouve divisé en trois groupes : les démocraties, les régimes autoritaires, et les pays qui alternent entre les deux, tantôt alignés aux premiers, tantôt se rangeant du côté des seconds.

Par ailleurs, si l’on se projette à l’horizon 2024, Poutine pourrait tout à fait parvenir à faire sortir la Russie de son isolement, tout relatif soit-il. Dans un tel scénario, le chef du Kremlin placerait à la présidence l’un de ses protégés, c’est-à-dire, de sa génération, un proche issu des siloviki, ou de la génération suivante, un enfant de siloviki. Lui se positionnerait à la tête du Conseil de sécurité, ce qui lui assurerait le contrôle sur les grands dossiers sécuritaires et sur les affaires étrangères. Une nouvelle présidence russe n’entrainerait-elle pas un signal favorable à de nouvelles relations avec la Russie?

Pour certains, ces scénarios sont dignes d'un roman de science-fiction. Pourtant, un bon stratège se doit d'envisager toutes les possibilités, et d'éviter le wishful thinking et l'illusion qui consiste à penser qu'ignorer les scénarios les plus déplaisants permet de nous prémunir de leurs réalisations. Ne pas être d'accord, ou ne pas encourager, un ordre international selon les visions russes ou chinoises est une chose. Ignorer ces mêmes visions du monde en est une autre, qui ne peut que mener à davantage de conflits voire une troisième guerre mondiale si nous ne trouvons pas un modus vivendi avec nos adversaires.