L’énergie nucléaire: une bombe à retardement en temps de guerre?

Aujourd’hui, les centrales nucléaires reposent sur des infrastructures informatiques, si bien qu'on s'expose à un type de "danger" inaugural : les cyberattaques. Ce danger ne constitue pas un argument définitif à l’encontre de l’énergie nucléaire — loin de là ! Mais dans un contexte où le spectre de la guerre plane sur l'Europe, il semble légitime de garder toutes les dérives à l’esprit.

Contribution externe
L’énergie nucléaire: une bombe à retardement en temps de guerre?
©AFP

Une carte blanche de Gwenaël Laurent, Ingénieur et assistant en philosophie à l’UCLouvain.

Dans son roman intitulé « L’Homme sans qualités », entamé peu avant l’ascension d’Hitler, Robert Musil décrit une scène marquante. Deux domestiques, une juive et un noir, regardent une réunion commémorative de la paix par le trou d’une serrure. Ils jubilent à l’idée d’entendre de grandes idées, jusqu’à ce que la juive s’exclame : « Voilà maintenant qu’on parle de guerre ! »

Cette métaphore nous interpelle. Sommes-nous, comme ces domestiques, forcés de regarder les évènements historiques par la serrure de nos smartphones ? Y-a-t-il des menaces de guerres invisibles derrière les idées économiques d’apparence pacifiques ? C’est mû par la conviction que les serrures sont trop étroites que j’aimerais, aujourd’hui, ouvrir la porte d’une salle de classe universitaire dont j’ai la responsabilité.

Cette classe appartient au département de philosophie et d’éthique de l’UClouvain. Deux jours à peine avant l’invasion de l’Ukraine s’y est tenu un cours sur la politique énergétique. Le professeur et ingénieur Hervé Jeanmart, expert attitré depuis de longues années, a récapitulé l’ensemble des aspects techniques favorables et défavorables à la sortie du nucléaire en Belgique pour 2025. J’étais chargé, quant à moi, de compléter le point de vue technique en utilisant un argument éthique. J’aimerais vous le partager ici, car la guerre le rend, hélas, brûlant d’actualité.

Doit-on dire non à l’énergie nucléaire ? Au fondement de mon argument se trouve le « principe responsabilité » du philosophe allemand Hans Jonas. Ce principe est souvent résumé par « agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre ». Il serait plus juste de dire qu’il consiste à dépasser le calcul coûts-bénéfices propre à la rationalité instrumentale (ce qu'on appelle couramment la prise en compte du « risque ») pour envisager les dérives possibles, et non quantifiables, dans le long terme (in dubio pro malo, ou la prise en compte du "danger").

On entend souvent dire : « d'après le principe responsabilité, l’énergie nucléaire met à mal la pérennité de la vie sur terre en raison d'accidents possibles ou de déchets radioactifs. » Or il est vrai aussi que l’énergie nucléaire pourrait participer à la réduction du CO2 — un danger indéniable pour la pérennité de l’espèce humaine. Pour ce genre de raisons, ainsi que d’autres, Hans Jonas ne pensait pas que son principe puisse s'appliquer à la technologie nucléaire civile.

En revanche, le principe responsabilité permet d'exclure l’usage militaire du nucléaire (il s'agit même d'une sorte « d'overkill », étant entendu qu'il y a toute une artillerie d'autres arguments éthiques permettant de tuer la mouche atomique). Acceptons donc la prémisse suivante : « l'usage militaire du nucléaire est contraire à la pérennité d'une vie authentiquement humaine sur terre. » Demandons-nous ensuite si l’usage civil ne présente pas lui aussi des dérives militaires ?

Aujourd’hui, et contrairement à l’époque d’Hans Jonas, les centrales nucléaires reposent sur des infrastructures informatiques, si bien qu'on s'expose à un type de « danger » inaugural : les cyberattaques. De telles attaques ont déjà eu lieu et peuvent se produire encore à l'avenir. Des centrifugeuses iraniennes d’enrichissement de l’uranium ont été neutralisées en 2010 dans le cadre du programme Stuxnet. Une autre cyberattaque (associée à une attaque physique), imputée (à tort ou à raison) à Israël, a été opérée dans ce pays en 2021.

Ce qui est nouveau avec les cyberattaques, outre qu'elles rendent la sécurité des infrastructures nucléaires plus difficile à assurer, c’est qu’il est également plus complexe de déterminer à coup sûr qui en est l’auteur. Elles pourraient même être menées par des groupes non étatiques (des pirates indépendants ou des corsaires œuvrant secrètement pour le compte d’un État). Le principe de dissuasion, d'après lequel tout État recourant à la destruction nucléaire s’expose à de lourdes représailles, ne risque-t-il pas d’être court-circuité par le sabotage informatique ?

Dans l’affirmative, toute centrale installée sur un territoire est susceptible de se transformer, un jour, en « bombe à retardement ». Or il suffirait qu'un unique « accident » ait lieu pour que, sous la pression de l'opinion publique, le programme nucléaire soit sérieusement menacé d’abandon dans un grand nombre de pays européens (en France et en Belgique, mais aussi en Roumanie, en Bulgarie, en Ukraine, etc.) Il est difficile de quantifier ce "danger" de façon précise, mais le principe responsabilité (in dubio pro malo) nous encourage à choisir nous-mêmes quand et comment arrêter le nucléaire plutôt que de laisser cette décision entre les mains d'un tiers mal intentionné.

À ce stade de ma réflexion, j’entends le lecteur s’époumoner à propos de l’imminence d’une guerre atomique, qui rendrait insignifiante la perspective du sabotage de centrales nucléaires. Soyons clair. S’il est vrai que le Président russe brandit sous notre nez ses armes interdites, il serait naïf d’oublier que les discours politiques nourrissent avant tout des objectifs stratégiques. La menace de guerre nucléaire, loin d’être une réponse désespérée aux sanctions économiques, ne serait-elle pas aussi, dans le chef du Président russe, une stratégie planifiée visant à effrayer la population ukrainienne ? Tant qu'ils sont retranchés dans la capitale et autour des points d’intérêt tactique, les civils rendent une attaque massive plus difficile ; si bien qu’il est crucial, pour l’adversaire, de les faire évacuer par les voies humanitaires. La dissuasion nucléaire, bien que parfaitement irresponsable, est peut-être une stratégie de communication constitutive d’un grand nombre de guerres contemporaines.

À l’heure où j’écris ces lignes, en revanche, des combats inopinés ont lieu près de la plus grande centrale nucléaire d’Europe, menaçant de lui causer des dommages irréversibles. Des civils usent de leurs corps pour faire barrage aux tanks, à l’artillerie, aux hommes en armes. Qui sait si la tension n’aboutira pas, tôt ou tard, à un sabotage ou à un accident digne de Tchernobyl ? Certes, l’usage militaire du nucléaire est pire que les dérives de l’usage civil, mais aucun État du monde n’a le pouvoir d’imposer le désarmement (qui ressemble à un jeu à somme nulle) ; alors que chaque État a le choix d’implanter, ou non, des « bombes à retardement » sur son territoire.

Pour conclure, je ne dis pas de cette discussion qu’elle adresse un argument définitif à l’encontre de l’énergie nucléaire — loin de là ! Mais dans un contexte où le spectre de la guerre plane sur l'Europe, il semble légitime de garder toutes les dérives à l’esprit avant d’opter pour l’un des trois scénarios suivants : (a) arrêter le nucléaire comme prévu en 2025, (b) poursuivre l’utilisation des centrales le temps d’assurer une meilleure transition et (c) investir dans de nouvelles installations de long terme.

Une décision éclairée nécessite bien sûr de convoquer les autres aspects de la question : environnement, géostratégie, économie, sans oublier l’organisation d’un débat démocratique de qualité. Mon intention, ici, était de poser une pierre sur l’édifice de la pensée collective. Le lecteur jugera, ou non, de la réussite de mon opération.

Avant de terminer cette prise de parole, mes pensées vont aux victimes de la guerre, ainsi qu’à tous les êtres humains forcés de contempler, impuissants, les horreurs de l’histoire par le trou d’une serrure.