Que faire quand on ne peut rien faire ?

Alors que la guerre sévit, et que ses moyens techniques recèlent un potentiel destructeur inédit, existe-t-il, pour nous qui n’y pouvons rien, une voie en dehors du fatalisme ?

Contribution externe
Que faire quand on ne peut rien faire ?
©AFP

Une carte blanche de Jean-Baptiste Ghins, doctorant en philosophie de la technologie à l'UCLouvain

Nous sommes nombreux à nous inquiéter de la faible marge d’action que nous avons en ces temps troublés, où émergent des phénomènes terribles que nous ne pouvons que constater. La récente menace de la guerre nucléaire brandie par Vladimir Poutine accentue ce sentiment d’impuissance, particulièrement pour nous qui sommes si loin des cénacles politiques.

Opposer à ce souci la faible probabilité d'un emploi réel de la bombe atomique, ou son usage autre que sous le mode de la dissuasion, ne résout pas le problème. L'existence d'une telle arme ne fait que cristalliser le décalage immense entre le plan de la vie quotidienne - à l'échelle duquel nous travaillons et faisons les courses - et celui où se prennent les décisions qui mettent en branle des moyens techniques au potentiel destructeur total. Que l'horizon de la catastrophe soit militaire, écologique ou social, la question demeure : si tout ce que nous construisons peut partir en fumée du jour au lendemain, à quoi bon bâtir, a fortiori si nous sommes incapables d'endiguer les forces qui mènent au désastre ? "Face à l'idée de l'apocalypse notre âme déclare forfait." (Günther Anders)

Il y eut pourtant dans l'Histoire d'autres temps où l'inertie du malheur semblait inéluctable. Durant la période de "normalisation" qui frappa la Tchécoslovaquie depuis la répression du Printemps de Prague par les Soviétiques (1968) jusqu'à la Révolution de velours (1989), Vaclav Havel nota que la "vie" s'était réduite "à un niveau végétal", victime d'une "démoralisation 'en profondeur', découlant de la perte d'espoir et de la perte de la conviction que la vie a un sens". La cause de cet état résidait, explique l'intellectuel dissident, dans la nature d'un régime répressif autosuffisant qui ne laissait aucun espace à l'initiative individuelle. À nous qui, lorsqu'il devient question de technologie, ne décidons de rien - qui voulait que notre planète abrite 13 000 ogives nucléaires ? -, ce sentiment ne doit pas être étranger.

"La vie dans la vérité"

Comment ce dramaturge - il est des hommes de scène dont l'Histoire fait des héros ! - parvint-il à vaincre la mélancolie ? Conscient que l'espace politique était saturé, et ne permettait pas l'organisation d'une grandiose révolution, Havel défendit ce qu'il nomma "la vie dans la vérité", par laquelle nous nous montrons capables d'"amour, amitié, solidarité, sympathie et tolérance". Voici ce qu'il écrit : "La vie dans la vérité couvre un vaste territoire dont les limites extérieures sont vagues et difficiles à cartographier, un territoire rempli de modestes expressions de la volonté humaine, dont la grande majorité restera anonyme, et dont l'impact politique ne pourra probablement jamais être ressenti plus concrètement que comme une partie d'un climat social. La plupart de ces expressions restent d'élémentaires révoltes contre la manipulation : vous redressez simplement l'échine et vivez plus dignement en tant qu'individu."

Havel puisa son éthique chez le phénoménologue Jan Patocka, en employant l'expression de "solidarité des ébranlés", par laquelle il désignait l'alliance de "ceux qui osent résister au pouvoir impersonnel et le confronter avec la seule chose à leur disposition : leur humanité". Car ce que nie aujourd'hui le cortège des techniques de destruction, en réduisant virtuellement notre monde à néant de manière indifférenciée (puisque tout s'annihile de la même façon), c'est précisément la multiplicité de nos vies singulières. Les ébranlés n'ont pas la capacité d'atteindre les lieux où l'on statue sur la violence qu'ils subiront. Ils n'ont à offrir que leur vertu, et la communauté de celles et ceux placés en sursis quant au désastre. Politiquement inopérant ? Patocka mourut sous les matraques, tandis que Havel devint Président. Sans doute ont-ils suffisamment démontré que "des catégories tout à fait personnelles comme le bien et le mal ont encore leur contenu univoque et sont capables de faire chavirer les pouvoirs apparemment inflexibles".

Intertitre de la rédaction. Les extraits cités viennent des versions anglaises des textes "Lettre à Gustav Husak" (1975), "Le pouvoir des sans-pouvoir" (1978) et "La politique et la conscience" (1984) de Vaclav Havel

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