Les Ukrainiens ne nous pardonneront jamais une telle barbarie

Si Russes et Ukrainiens cohabitèrent jadis dans la Rus’ de Kiev, leurs relations ont tourné ensuite à l’hostilité. L’attitude coloniale encouragée sous Catherine II s’est prolongée sous le régime communiste. Poutine renoue avec elle, en se drapant dans un révisionnisme arrogant.

Contribution externe
La Grande Famine des années 1930 qui, provoquée par Moscou, fit des millions de morts, constitue jusqu’ici l’épisode le plus sinistre dans l’histoire des relations russo-ukrainiennes.
La Grande Famine des années 1930 qui, provoquée par Moscou, fit des millions de morts, constitue jusqu’ici l’épisode le plus sinistre dans l’histoire des relations russo-ukrainiennes. ©D.R.

Une opinion de Nina Khrushcheva. Professeur de politique internationale, The New School, New York. Arrière-petite-fille de Nikita Khrouchtchev, ancien Premier secrétaire du Parti communiste soviétique et Premier ministre de l’URSS.

Je pleure tandis que je regarde le spectacle déchirant des habitants de Kiev qui s’abritent dans le métro pour échapper à l’attaque brutale du président russe, Vladimir Poutine. Jeudi soir, le monde assistait à un incendie dans la plus grande centrale nucléaire d’Europe et il entendait des responsables officiels mettre en garde contre le danger d’une catastrophe. Et pourtant, la pluie de missiles qui s’abat sur la capitale ukrainienne s’apparente aussi à une sinistre plaisanterie de l’Histoire : les Russes sont occupés à dévaster la cité que mon arrière-grand-père, le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev, s’employa à reconstruire avec amour après les destructions perpétrées par l’occupant nazi durant la Seconde Guerre mondiale.

Les experts militaires évoquent à présent la perspective d’un siège de Kiev par l’armée russe. Voilà qui est pervers - Poutine sait très bien quelles horreurs engendre pareille tactique. Il est originaire de Saint-Pétersbourg, ville qui, alors qu’elle s’appelait Leningrad, endura le siège atroce des nazis pendant presque 900 jours. Environ un million et demi de Russes y sont morts, et l’Union soviétique a perdu plus de vingt millions des siens dans la guerre contre Adolf Hitler. Alors que la Russie défendait l’Europe dans cette tragédie, Poutine fait maintenant de sa nation une des plus impitoyables menaces pour le Continent.

L'interprétation sélective que le Président russe fait du passé révèle ses obsessions historiques. Il a écrit, cet été, un volumineux traité pour montrer en quoi les Ukrainiens sont fondamentalement des Russes - réactualisant une vision de l'Histoire chère à de nombreux dirigeants russes, aussi bien chez les tsars que chez les soviets. Il dit à leur suite pourquoi l'Ukraine - traduite par "les Confins (de la Russie)" ou Malorossiya, "Petite Russie" - appartient à Moscou.

Les relations entre Moscou et Kiev ont traditionnellement été marquées par de sérieuses frictions et des hostilités. L’animosité des Ukrainiens à l’égard de la Russie remonte à bien avant 2014, quand Poutine a annexé la Crimée et soutenu, militairement notamment, les territoires séparatistes de Donetsk et Luhansk.

L’indépendance jusqu’à Catherine II

L’histoire montre que, à travers les siècles, les Ukrainiens ont essayé d’échapper au contrôle d’une Russie plus grande et dominante. Ils ont obstinément cherché à échapper à la suprématie russe - jusqu’à soutenir que la fondation de Kiev, quelque 400 ans avant Moscou, leur conférait une supériorité. Vous pouvez en trouver des traces depuis les années 880, à l’époque de la Rus’ de Kiev, un État proto-slave à la fois pour les Russes et pour les Ukrainiens. Songez que le poète ukrainien Taras Chevtchenko est devenu un héros national au XIXe siècle pour avoir exalté l’ardent désir de liberté de son peuple.

Placée entre l’Occident et l’Orient, la Kiev des origines a maintenu un certain degré d’indépendance durant les années 1300 sous la dynastie princière russe des Riourik. Dans les années 1600, le territoire connu alors sous le nom de Sitch zaporogue, une entité guerrière semi-autonome cosaque, conclut une sorte d’accord "d’association" avec l’Empire russe.

La fierté des cosaques

Cela se poursuivit jusqu’au moment où la Grande Catherine estima qu’elle en avait assez de la turbulente désobéissance et de la fière indépendance des cosaques zaporogues. En 1775, la Tsarine ordonna la liquidation de la Sitch, déclarant que la région faisait désormais officiellement partie de la Novorossiya ("les territoires de l’Occident russe"). C’est cette Novorossiya que Poutine cherche à recréer aujourd’hui - en assumant l’héritage de Catherine.

Depuis le XVIIIe siècle, Moscou a traité l’Ukraine comme une colonie, siphonnant ses matières premières et ses céréales au profit du pouvoir central. Malgré cela, le territoire jadis considéré comme le grenier à blé de l’Union soviétique est parvenu à sauvegarder sa langue et sa culture distinctes. Ses traditions se sont maintenues, des gouvernements tsaristes jusqu’aux régimes communistes.

Toutefois, sous le dirigeant soviétique Joseph Staline, au début des années 1930, l’oppression de l’Ukraine a atteint un niveau stupéfiant. Pour mener à bien la collectivisation de l’agriculture, Staline ordonna que l’Ukraine remette à l’État toutes les terres privées et toutes les récoltes. Il voulait s’assurer que les ouvriers soviétiques seraient nourris durant la mobilisation générale pour l’industrialisation.

La Grande Famine des années 1930

Le résultat, ce fut Holodomor - la Grande Famine du début des années 1930 - qui se solda par des millions de morts. Cet échec funeste ne fit que renforcer la méfiance des Ukrainiens à l'égard des Russes.

Avant la fin de la décennie, cependant, Staline envoya Khrouchtchev à Kiev pour contribuer à relancer l’agriculture ukrainienne. Mon arrière-grand-père se sentait très proche de la région. Il avait travaillé dans le Donbass comme mineur dans les années 1910 et portait souvent les chemises traditionnelles ukrainiennes brodées de couleurs vives. Sa femme, mon arrière-grand-mère Nina, était une Ukrainienne occidentale de souche, et elle en était fière.

Rabaisser la fierté nationale des Ukrainiens n’en avait pas moins toujours été l’objectif du Kremlin. Quand bien même il s’employait à reconstruire l’économie, Khrouchtchev devait s’assurer que le nationalisme et le sentiment antisoviétique étaient étouffés. En 1939, il supervisa l’acquisition délicate, et brutale, de l’Ukraine occidentale aux dépens de la Pologne.

Un document de cette époque, que j'ai découvert dans la maison familiale, rapporte des propos de mon arrière-grand-père : "Si nous pendons quelques militants de l'opposition sur la Grand-Place de Lviv, les autres seront moins enclins à se rebeller." Et c'est de la bouche d'un homme qui aimait sincèrement l'Ukraine et l'aida à se relever de ses ruines après la guerre.

Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature, qui est à moitié ukrainienne, m'a souvent raconté des histoires à propos de la forte animosité dans la région à l'égard des Russes. Elle ne se concentrait pas "seulement sur votre arrière-grand-père, m'a-t-elle récemment expliqué, mais sur ceux qui lui ont succédé et avaient des liens avec l'Ukraine. Leonid Brejnev et Mikhaïl Gorbatchev faisaient toujours passer le pouvoir central avant tout. Nous nous irritions de leur attitude dominatrice."

Un sentiment de supériorité enraciné

En russe, les Ukrainiens sont volontiers appelés familièrement, et souvent avec dédain, khohol. Le mot date de l'époque du Sitch zaporogue et se traduit approximativement par "houppe" - en référence, croit-on, à la longue mèche sur la tête rasée des cosaques. Les Ukrainiens, de leur côté, appellent les Russes moskal - un terme péjoratif qui vise toute la population russe, et pas seulement les habitants de Moscou.

Dans ma jeunesse, je passais souvent l’été à Kiev, en visite dans ma famille. Je me souviens avoir été raillée pour ce qui était perçu en moi comme de la "condescendance" russe - bien que je ne pense pas en avoir fait montre. Le fait que j’étais russe suffisait.

Deux hommes, deux images

Aujourd’hui, ce sentiment de supériorité envers les Ukrainiens semble enraciné chez les Russes. Poutine donne avec raideur l’ordre de mener une "opération spéciale" (son euphémisme pour guerre) en Ukraine, alors qu’il est assis, seul, au bout d’une longue table blanche. Son entourage acquiesce à distance, regroupé à l’autre bout de la table, dans une salle gigantesque du Kremlin. Cela ressemble tellement à l’époque de Staline.

Pendant ce temps, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, l’ancien humoriste, pas rasé dans sa tenue de combat vert olive, est dehors avec son équipe dans les rues de Kiev. Il a plus qu’été à la hauteur de son rendez-vous avec l’Histoire, alors qu’il guide sa nation face à l’assaut meurtrier d’un voisin devenu ennemi juré.

L’image de ces deux hommes - comme les images des tanks sur les routes d’Ukraine, et des bâtiments carbonisés et éventrés dans ses villes - suggère qu’un millénaire de sphère d’influence russe sur l’Ukraine est arrivé à sa fin tragique.

Même si Poutine réussit dans sa quête impériale, la Rus’ de Kiev est définitivement perdue pour la Russie. Les Ukrainiens ne pourront jamais nous pardonner une telle barbarie.

Traduction de l’original par Philippe Paquet. Titres et intertitres sont de la rédaction.

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