"Journal de survie de Nadiya" : de nouveaux mots et de nouvelles compétences

Contribution externe
"Journal de survie de Nadiya" : de nouveaux mots et de nouvelles compétences
©Raphaël Batista

Un billet de Nadiya Dermanska, journaliste de télévision et rédactrice, qui a travaillé de 2009 à 2013 à Bruxelles en tant que correspondante spéciale pour les médias ukrainiens. Elle vit et travaille actuellement à Kiev, en Ukraine. Le prénom “Nadiya” veut dire “Espoir”.

Lundi soir, on est descendu en vitesse dans notre abri, un garage en sous-sol de notre immeuble. De violentes explosions nous ont secoués. Dans notre abri, on trouve quelques chaises et quelques tablettes. Des couvertures et nous-mêmes, emmitouflés dans nos manteaux avec cagoules et écharpes. Il fait froid. On attend que cela se calme. Puis on est remontés en espérant pouvoir dormir un peu.

"Journal de survie de Nadiya" : de nouveaux mots et de nouvelles compétences
©DR

"Bébé, réveille-toi. Prends ton sac à dos. Nous avons besoin de nourriture." Nous avons quitté notre appartement afin de compléter notre approvisionnement alimentaire. On a l'impression d'être dans un jeu vidéo. Les forces armées dans les rues, les barricades, le son des sirènes et des explosions. Il est difficile de reconnaître notre quartier maintenant. Certains supermarchés sont encore ouverts, certains magasins sont fermés. Quelles sont nos nécessités ? Végétarien ? Bio ? Oubliez tout cela. Maintenant, nous achetons tout ce qui est nourrissant uniquement. Je paye en cash, mais il y a encore moyen de payer par carte. Tout fonctionne encore. Pour combien de temps ? Nous avons encore des flocons d'avoine, du riz, des noix, des raisins secs, des pâtes, des pommes de terre, des œufs, des citrons, de l'eau, du thé et du café. L’avantage de la nourriture en conserve, c’est qu’on peut la manger chaude ou froide. Chez soi ou dans l’abri. Délicieux !

Les conversations quotidiennes sont pleines de nouveaux mots et d’expressions qu’on n’employait jamais ; non pas des néologismes, mais des termes que je n’avais pas l'habitude d’entendre dans ma vie d'avant-guerre, si ce n’est par rapport à d'autres pays : raid aérien, bombardements, occupants, réfugiés, pourparlers de paix, couloir humanitaire, évacuation des civils.

"Votre numéro de demande est le 4925. S'il vous plaît, restez en contact." Je viens d'appeler les services d'urgence et la Croix-Rouge pour leur donner des informations sur mes bien-aimées : ma mère et ma sœur. Nous sommes séparés de 20 kilomètres. Elles sont parmi les milliers d'autres actuellement bloqués par les occupants de la ville de Boutcha. Ils sont otages dans les abris. Les bombardements russes ont empêché le passage et l'évacuation en toute sécurité des civils.

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©Nadiya et son mari

La guerre crée de nouvelles compétences. Mes voisins et moi défendons maintenant notre immeuble contre d'éventuelles provocations. Nous avons scotché les fenêtres, nous nous sommes promenés dans la zone, nous avons vérifié tous les étrangers. Nous partageons de la nourriture et des médicaments. Il y a ceux qui quittent Kiev, et ceux qui reviennent pour prêter main-forte.

Réveil, petit-déjeuner, petite promenade dans un parc, travail au bureau, essayer de se détendre en soirée. Je réalise que les choses ne seront plus jamais comme avant. Chaque jour est maintenant un lundi - comme notre président l'a dit récemment. C'est tellement vrai.

Nous restons à Kiev. Nous avons l'intention de survivre. Pas le choix.