"Journal de survie de Nadiya" : Nous devons tous arrêter ce cauchemar

Contribution externe
"Journal de survie de Nadiya" : Nous devons tous arrêter ce cauchemar
©Raphaël Batista

Un billet de Nadiya Dermanska, journaliste de télévision et rédactrice, qui a travaillé de 2009 à 2013 à Bruxelles en tant que correspondante spéciale pour les médias ukrainiens. Elle vit et travaille actuellement à Kiev, en Ukraine. Le prénom “Nadiya” veut dire “Espoir”.

"Bébé, réveille-toi. C'est la guerre. Ils sont entrés à Kharkiv et ont déjà bombardé Kiev", ai-je crié à mon mari le 24 février 2022 au matin. J'ai immédiatement vu la panique dehors. Nos voisins remplissaient leurs voitures de bagages et partaient. Nous avons décidé de rester à Kiev et d'essayer de survivre.

Ce matin-là, nos vies ont été gâchées. On n’a jamais vécu cela. Des foules immenses se bousculent dans les supermarchés, les stations-service, les pharmacies, des centaines de voitures essaient désespérément de quitter Kiev. Les forces armées étaient dans les rues. Puis nous avons entendu une sirène de raid aérien pour la première fois de notre vie. Je vous avoue que c'est terrifiant. Je l'entends encore, même quand c'est fini.

Ce 6 mars, nous sommes déjà au 11e jour de cauchemar. Nous sommes au centre de l'Europe, au 21ème siècle. Une terrible nouvelle est remplacée par une autre. Ils ont bombardé, ils ont tué, ils veulent que nous nous rendions.

Vous souvenez-vous de la scène finale du film "Don’t look up !" ? Quand ils ont eu leur dernier souper avec le monde qui s'effondre en arrière-plan ? Ç’est exactement ça. C'est ainsi que nous prenons nos repas tous les jours maintenant. Cela peut être le dernier. Je souhaiterais tellement un autre dénouement pour mon pays, comme dans d’autres films.

Des jours et des nuits sans fin, des centaines de messages et d'appels d'amis. Mais pas un mot de Russie. Ils ne croient pas que leur pays a envahi l'Ukraine. Je les ai tous effacés de ma vie maintenant. Mais moi, comme Sting, j'espère toujours que "Russians love their children too".

Les appels et les messages de mes êtres les plus chers (maman et ma sœur) se font rares. Ils sont à Boutcha, près de Kiev. Il suffit de chercher sur Google : Ukraine, Boutcha, guerre. La ville est occupée par l'ennemi, ils tuent des civils. Pas d'eau, pas d'électricité, pas de gaz. J'espère qu'ils ont encore de la nourriture et de l’eau potable.

Je n'ai pas peur. Nous sommes plus forts que jamais. Je prie pour nos forces armées, nos forces de défense territoriale, nos volontaires, toutes les villes et villages occupés, les médias, chaque pays, entreprise et organisation, qui soutiennent mon Ukraine en ces jours tragiques. Nous devons tous arrêter ce cauchemar. Tout ce que vous regardez à la télévision et lisez sur Internet est beaucoup plus dramatique en réalité. Croyez-moi.

Nous restons à Kiev. Nous avons l'intention de survivre. Pas le choix.

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