"Journal de survie de Nadiya" : Aujourd'hui, c’est le plus beau jour de ma vie

Contribution externe
"Journal de survie de Nadiya" : Aujourd'hui, c’est le plus beau jour de ma vie
©DR

Un billet de Nadiya Dermanska, journaliste de télévision et rédactrice, qui a travaillé de 2009 à 2013 à Bruxelles en tant que correspondante spéciale pour les médias ukrainiens. Elle vit et travaille actuellement à Kiev, en Ukraine. Le prénom “Nadiya” veut dire “Espoir”.

À quelle vitesse nos valeurs de vie changent ! Il y a un mois, je rêvais de changer de voiture, de terminer la rénovation de notre appartement et enfin d'aller en Espagne cet été. En raison de la pandémie de Covid, les vacances ont dû être annulées. Maintenant, notre seul souhait est que tout se passe bien pour nos proches.

"Nadiya, il ne se passera rien aujourd'hui. Nous retournons au refuge." C'était un appel de cinq secondes de ma sœur Olya le 9 mars. Elle et ma mère ont essayé de quitter Boutcha, non loin de Kiev. Aujourd'hui, c'est l'un des endroits les plus brûlants, plein de Russes. "Nous allons réessayer demain."

Et leur deuxième tentative a été chanceuse.

Aujourd'hui, c’est le plus beau jour de ma vie. Nous sommes à nouveau ensemble. Le convoi de voitures, avec des rubans blancs, a réussi à passer le point de contrôle de l'occupant et à entrer dans Kiev. Nous sommes tous réunis dans le même appartement. Moi, mon mari, ma mère, ma sœur et leur voisin. Il y a aussi un chat, une souris et un perroquet. Ces derniers m'ont été apportés par des bénévoles. Ils étaient enfermés dans un appartement pendant près de deux semaines. Tout le monde est assis tranquillement. Maman dort maintenant. Les filles (c’est comme cela que j’appelle amicalement ma mère et ma sœur) ont pris leur première douche depuis deux semaines. Elles ont mangé une omelette chaude. Elles ont bu du thé. Et elles sont toute silencieuses.

Elles étaient restées assises dans l'abri pendant 10 jours. Pas d'électricité, pas d'internet et de communication mobile. Parfois, elles sortaient pour cuisiner sur un feu de camp, puis retournaient précipitamment au refuge. La zone autour d'eux était constamment bombardée. Boutcha s’est développée avec beaucoup de nouvelles constructions ces dernières années, il y avait de nombreuses maisons confortables, des infrastructures bien développées. De nombreuses familles avec enfants y vivaient, parmi lesquelles beaucoup travaillaient dans la capitale. Il faut 20 minutes pour se rendre à Kiev. Ma sœur a dit que la ville est méconnaissable aujourd'hui. La destruction est partout, les pillards accourent, les cadavres gisent dans les rues.

Nous ne savons pas quelle sera la prochaine étape. Pour l'instant, nous profitons du moment. Nous sommes vivants, nous sommes ensemble. On essaiera probablement de transférer ma mère, qui a 75 ans, quelque part à l'ouest de l'Ukraine. Une nouvelle séparation…

Nous, nous resterons à Kiev. Nous avons l'intention de survivre. Pas le choix.