Dans le conflit russo-ukrainien, deux récits de communication s'affrontent

La guerre en Ukraine n'échappe pas aux règles de tous les conflits : la mise en image est déterminante et participe à la construction d'un récit narratif pour chacun des camps.

Contribution externe
Dans le conflit russo-ukrainien, deux récits de communication s'affrontent
©afp.com

Une opinion de Serge Bailly, Consultant media & transformation des conflits. Collaborateur pour différentes ONG à propos de la perception des discours de haine dans les zones de conflits.

La guerre en Ukraine n'échappe pas aux règles de tous les conflits: la mise en image est déterminante et participe à la construction d'un récit narratif pour chacun des camps. On l'a encore vu ces derniers jours avec les images de bombardements sur la maternité de Marioupol. Depuis le début des premières frappes , alors que l'initiative militaire était du fait de la Russie, les Ukrainiens ont montré une maîtrise des codes de la communication largement due à la personnalité de leur président.

Même si Poutine a mis la Russie et la Biélorussie sous cloche, la médiatisation de cette guerre est importante, plus encore que pour les guerres de Grozny et d'Alep. La raison est double: la dimension européenne du conflit et sa mondialisation quasi virale et l'avantage pour l'Ukraine d'avoir un président que l'on croirait sorti d'une série sur Netflix. Zelensky maîtrise les codes de la communication de manière instinctive , il a une aisance peu commune avec la caméra, alternant des moments de colère envers la communauté internationale avec des encouragements à ses troupes. Zelensky incarne pleinement sa fonction comme il l'a aussi montré dans cette séquence 'churchilienne' au Parlement britannique. Le président ukrainien est un être de tempérament avec ses humeurs, ses coups de sang quand Poutine rumine ses états d’âme du haut d'une table kilométrique. Communication ouverte de Zelensky contre propagande de Poutine. La communication de Poutine à l'égard de ses collaborateurs fait transpirer le mépris à l'égard de ses subordonnés, comme on a pu le constater lors de cette mise en scène du conseil de sécurité russe fin février.

Rarement, on n'a vu tant de divergence entre deux hommes, mais on sent déjà, quelle que soit l'issue de la guerre, que le tsar du Kremlin est un homme du passé quand Zelensky est ancré dans son temps. Les références de Poutine sont marquées par la frustration de la perte de l'ancien empire soviétique, Zelensky montre la voie d'une Ukraine fière de ses combats, moderne et solidaire. Il y a tout au long de ces deux semaines de guerre la mise en perspective d'une nation faite de chair et de sang.

Derrière les images filtrées du camp russe, que montre-t-on? Les images de Poutine entouré des hôtesses d'Aeroflot , ont un parfum d'irréalité quand on sait que des missiles sont envoyés au même moment sur les populations civiles d'Ukraine. Cette séquence montre à quel point le décalage est énorme entre cette propagande d'un autre âge et les images d'autres femmes, ukrainiennes, mobilisées pour soutenir les hommes au combat.

Pour les Russes , la fermeture de nombreux médias, radios et médias sociaux, amène à une situation de pénurie d'information et laisse donc le champ libre à la propagande poutinienne qui a encore augmenté d'un cran son discours aux accents orwelliens. L'interdiction signifiée aux médias d'utiliser le mot 'guerre' pour qualifier les événements en Ukraine, est de l'ordre d'une rhétorique fascisante. Mais les Russes – un certain nombre- ayant connu les heures de gloire de l'URSS, savent décoder les choses . On peut d'ailleurs considérer que la fermeture d'un média en dit plus long que tout autre discours. La radio 'les Échos de Moscou' l'a bien compris. Plutôt que de censurer ses journalistes à tout va, elle a décidé de fermer ses ondes. "La première victime d'une guerre c'est la vérité" comme le rappelle cette citation de 1916.

Un épisode à suivre avec attention

Il est un épisode de cette guerre qu'il faudra suivre avec attention. Il n'y a pas encore d'image des cercueils de soldats russes tués sur le champ ukrainien mais on entend déjà le bruissement des mères qui découvrent l'imposture.

Cacher les choses, dissimuler les corps aux yeux des autres soldats, amener les corps sur le territoire biélorusse pour qu'ils échappent au regard de leurs proches.... cela participe d'un mode d'expression que connaît parfaitement le Kremlin. En février 1989, l'Union soviétique rapatriait son Armée rouge d'Afghanistan après dix années de présence et prés de 15 000 morts. La pression devenait intenable, celle des moudjahidin évidemment mais aussi celle des mères de soldats morts en Afghanistan. Les 'cercueils de zinc' , comme on les a appelés, revenaient tout au long de ces dix années, comme autant de marqueurs de l'embourbement dans lequel était l'armée malgré la propagande communiste. Les journalistes soviétiques qui risquaient leur vie en Afghanistan ont fait part de la censure appliquée à toute photographie ou publication non approuvée par les officiers. C'était une "guerre cachée", comme on le disait alors.

Les Américains ont aussi expérimenté l'impact des cercueils de leurs marines morts au Vietnam fin des années soixante et ces images ont joué un rôle déterminant dans les mobilisations anti-guerre aux États Unis.

Les armées voudraient des guerres propres, mais le réel finit toujours par remonter à la surface. Les cadavres de soldats russes pourraient bien être plus déterminants encore pour le devenir de la guerre que les sanctions nombreuses qui ont été imposées à la Russie. Avec la facilité qu'offrent les téléphones portables, on imagine que les images vont fuiter même s'il est sûr que les généraux de Poutine feront tout pour neutraliser leur circulation. Les Ukrainiens sont déjà occupés à cibler les familles russes pour les mettre en garde sur ce qui attend leurs enfants. Un site web, Baptisé 200rf.com, en référence au code utilisé pour les soldats tués au combat, montre des photos de passeports ou documents militaires appartenant à des soldats russes tués depuis l’invasion. Il comprend aussi des vidéos de soldats russes présumés faits prisonniers, ainsi que leur nom et ville d’origine pour certains d’entre eux.

Car le coût humain est déjà important. De 2000 à 4000 soldats russes tués selon le Pentagone et entre 6000 et 10 000 blessés. A titre de comparaison, l'Afghanistan avait coûté à l'URSS plus de 13 000 morts sur une période de dix ans.

Cette séquence peut être déterminante pour l'évolution de la guerre. Deux signes montrent déjà l’extrême nervosité des Russes : Poutine a été obligé de sermonner ses généraux pour avoir envoyé des conscrits en Ukraine et a demandé de les rapatrier. Et plusieurs rumeurs ont fait état de l'acheminement de milliers de couvertures pour recouvrir les cadavres des soldats. L'issue de la guerre pourrait bien dépendre aussi de ces images là, honteuses et dissimulées. Mais pour combien de temps?