"Journal de survie de Nadiya": "Tout le monde veut sortir de cet enfer au plus vite"

Un billet de Nadiya Dermanska, journaliste de télévision et rédactrice, qui a travaillé de 2009 à 2013 à Bruxelles en tant que correspondante spéciale pour les médias ukrainiens. Elle vit et travaille actuellement à Kiev, en Ukraine. Le prénom “Nadiya” veut dire “Espoir”.

Contribution externe
"Journal de survie de Nadiya": "Tout le monde veut sortir de cet enfer au plus vite"
©Raphaël Batista/AFP

De Kiev avec espoir. Journal de survie. Page 5. 11 mars 2022

Et à nouveau…, la séparation ! Après l'évacuation de Boutcha, il a été décidé d'envoyer notre mère dans une ville plus sûre. Du moins je l'espère. À Vinnytsia. Cette ville est à 280 kilomètres de la capitale. Elle y a des amis. Dans l'après-midi, nous sommes allés à la gare de Kiev. C'était notre premier périple dans la ville depuis deux dernières semaines. Kiev sans embouteillages est une image très étrange. Sur le chemin de la gare, nous avons vu les cicatrices que la guerre a déjà laissé dans la ville. Des clôtures endommagées, certaines voitures incendiées, d’autres aux vitres brisées. Partout, vous pouvez voir des points de contrôle et nos gars avec des mitrailleuses sur la route. Ils défendent la capitale. En chemin, nous nous sommes arrêtés à une station-service. Il n'y a pas de personnel. On ne peut faire le plein qu’en installant l'application sur son téléphone et en ayant une carte bancaire. Il y a de l’essence, mais elle est devenue plus chère.

L'agitation à la gare n'était pas la même qu'au début de la guerre. Les bénévoles travaillent. Ils offrent de la nourriture, servent du thé chaud. Les forces armées et la police sont partout. Le son des sirènes et les appels pour fuir vers un abri ne sont généralement plus entendus. Pareil, on peut ignorer l’enregistrement pour embarquer dans le train. Tout le monde veut sortir de cet enfer au plus vite. Beaucoup de gens attendent des trains pour l'Europe. Les gens de la gare m'ont dit qu'ils allaient en Pologne ou en Hongrie. Cependant, beaucoup fuient vers l'ouest de l'Ukraine. Lviv, Ivano-Frankivsk, Oujhorod, Tchernivtsi. Beaucoup de ces villes sont déjà surpeuplées de réfugiés de Kiev et de l'est de l'Ukraine. Le maire de Lviv a fortement besoin des associations caritatives internationales, car sa ville est au bord de l’asphyxie. Hélas, il a été rapporté que certains habitants ont gonflé le loyer des appartements pour les déplacés internes. Mais il y a aussi heureusement beaucoup plus d'histoires où des réfugiés sont hébergés gratuitement. Il existe de nombreux groupes sur Internet où les gens partagent des informations sur le logement, les transports, l'aide humanitaire.

Nous avons réussi à mettre ma mère dans le train. Le train s’en va lentement et éloigne une nouvelle fois ma mère. Je ne la vois pas à la fenêtre grisâtre, mais voilà sa main à la fenêtre, un geste – un au revoir et le signe de la victoire, victoire qui sera la nôtre.

Elle vient d'appeler. Elle est en sécurité, dans la maison de ses amis. Un dîner chaleureux l'attend. Et ses amis écouteront ses longues histoires sur l'occupation. Maman, j'espère vraiment te revoir.

Nous, nous resterons à Kiev. Nous avons l'intention de survivre. Pas le choix

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