Une vie sans smartphone ?

En serions-nous encore capables? Petit tour de la question.

Contribution externe
Une vie sans smartphone ?
©Pixabay

Une carte blanche de Hugues Libbrecht, Ardoisier

Une vie sans smartphone est-elle possible et, si oui, est-elle seulement souhaitable ? À défaut de répondre à cette question (sûrement excessive, mais pourtant pertinente puisqu’il nous est impossible d’y répondre spontanément par un oui franc et massif), comment pourrais-je mesurer ma dépendance au tout-numérique dans ma vie privée ? Sans parler des employés qui doivent se battre avec leur employeur pour pouvoir se déconnecter, j’aimerais poser la question de l’hyper-numérisation de ma vie personnelle. Interroger ce que je peux encore choisir, ce qui m'est imposé.

Est-ce plus facile pour moi d’écouter une personne de façon différée via un écran ou de la rencontrer en chair et en os ?

Est-ce que je suis en permanence à l’affût de la moindre notification sur tel ou tel canal, ou est-ce que j’y regarde de façon paisible avec recul, ou régulièrement mais sans que cela devienne excessif ?

Est-ce que je me sens obligé de répondre aux perpétuelles mises-à-jour, ou est-ce que j’accepte de continuer avec l’ancienne version, quitte à perdre de la rapidité ?

Suis-je encore capable de montrer à mes enfants ma joie d’être libéré de mon smartphone afin de leur donner une qualité de présence ? Qu’ai-je fait de ma part de créativité lorsque je suis confronté à une question grave ou à un besoin simple ? Et qu’en est-il de ma créativité et de celui de mes enfants ?

Suis-je lucide quant à mon état de pantin algorithmique que je suis peu à peu devenu ? Au moins puis-je encore rire du pigeon que je suis, nourri au bon grain des Gafam?

Suis-je capable de dédramatiser et de prendre du recul à l’égard de la machine? Rire d’en être séparé pendant plus d’une heure, d’un jour, d’une semaine, d'un mois ?

Il y a aussi le choix de refuser l’imposition du tout-numérique, soi-disant gage de toujours plus de sûreté, de rapidité ou de simplicité. Ai-je vraiment besoin de cela ? Mon quotidien est-il réellement simplifié par tel ou tel gadget supplémentaire ? Suis-je encore capable de lire un livre long ou complexe, des heures, voire des jours durant ? De marcher, de voyager sans être perpétuellement géo-localisé comme mon chien avec sa puce GPS ?

Il existe une multitude de choix que je peux poser, d’abord pour revivre en relation directe avec ceux qui m’entourent et selon ce que je juge sain, selon ce qui me libère, ce qui me re-connecte à un autre monde, intérieur ou extérieur, mais sans Wifi, juste un monde comme celui de milliards d’êtres humains qui m’ont précédé… Il reste cependant à assumer ensuite ces choix qui, soi-disant, me laisseraient en marge de la marche du monde.

Vient donc ce qui se situe au-delà de toute possibilité de choix. La liste est longue des laissés-pour-compte de la fracture numérique: personnes âgées ou précarisées, sans machine « à jour », sans infrastructure… sans identité numérique ! Et pourtant, chacun de nous existe en tant que personne dotée d’une dignité inaliénable, avec ou sans «Itsme» ou autre «QR-code sanitaire».

Mon identité est-elle autre que numérique aux yeux du système: administration, santé, enseignement…? Est-ce que je suis considéré comme mort ou simplement débile si je n’ai aucune activité numérique traçable ? Il n’est pas si loin le temps où notre facteur apportait le chèque du pensionné, à sa porte, chaque premier jour du mois.

Est-ce que tout ce système qui m’est imposé par les administrations respecte bien un choix collectif et démocratique, ou les soi-disant contraintes budgétaires et/ou écologiques masquent un merchandising et un agenda technologique qui nous est imposé?

Sur ce, il me faut vous laisser; je vais essayer de logger mon vieil IPhone 4 increvable sur le site du TEC pour acheter mon billet virtuel à 2,60 € : vous savez, celui que le chauffeur vous vendait il y a peu en vous demandant des nouvelles de votre copain espagnol qui avait attrapé une amende pour absence de titre de transport, ne sachant pas comment payer son bus ? Je vais à l’office des pensions pour comprendre pourquoi mes nombreux mails envoyés il y a un mois sont restés sans réponse… Il n’y aura probablement personne, car ils seront tous en télétravail. Mais après-tout, j’aime bouquiner dans les transports en commun entouré de mes frères humains… fussent-ils scotchés à leurs écrans.