"J'ai quitté mon pays, la Russie, pour éviter d'aller en prison. Mon crime ? Être journaliste indépendant"

Depuis, j’ai poursuivi ma mission depuis l’étranger. Jusqu’à l’invasion de l’Ukraine, nous savions que les Russes pouvaient accéder à nos reportages sur Internet. Aujourd’hui, cela devient de plus en plus difficile, car le processus de suppression des voix indépendantes entamé par le Kremlin il y a une dizaine d’années connait des niveaux de totalitarisme encore jamais atteints.

Contribution externe
"J'ai quitté mon pays, la Russie, pour éviter d'aller en prison. Mon crime ? Être journaliste indépendant"
©Pixabay

Un témoignage de Roman Badanin, journaliste russe, chercheur, fondateur et rédacteur en chef des médias Proekt et Agentstvo, ancien rédacteur en chef de la plateforme numérique Forbes Russie, ancien rédacteur en chef de la chaîne de télévision Dozhd et de l’agence de presse RBC

Il y a six mois, j’ai été contraint de quitter ma maison en Russie pour éviter d’aller en prison. Mon crime ? Être un journaliste indépendant. Il y a trois ans, j’ai créé un site de reportage d’investigation appelé Proekt, qui nous a valu, à mon équipe et moi, de subir de plein fouet l’appareil répressif mis en place par Vladimir Poutine pour réduire au silence les médias critiques.

Nous avons d’abord été accusés de diffamation criminelle. Finalement, après avoir été détenus et interrogés à plusieurs reprises, Proekt a été déclarée « organisation indésirable » et la plupart de ses employés, dont moi-même, ont été qualifiés d’ « agents étrangers ». (Notre société étant enregistrée aux États-Unis, tout salaire versé à nos employés est considéré comme un financement étranger). Il y a six mois, face à la menace inévitable d’une peine de prison, je me suis exilé aux États-Unis.

Depuis, j’ai poursuivi ma mission depuis l’étranger, en créant une salle de rédaction d’investigation en langue russe. Jusqu’à l’invasion de l’Ukraine, nous savions que les Russes pouvaient accéder à nos reportages sur Internet. Aujourd’hui, cela devient de plus en plus difficile, car le processus de suppression des voix indépendantes entamé par le Kremlin il y a une dizaine d’années connait des niveaux de totalitarisme encore jamais atteints.

Chez nous, en Russie, tout journaliste prêt à qualifier ce qui se passe en Ukraine de « guerre » est devenu un ennemi du président russe et la cible d'une nouvelle loi sur les « fausses informations », qui le menace d'une peine de prison pouvant aller jusqu'à 15 ans. Le 4 mars, plusieurs médias internationaux, dont CNN International, ABC News, Bloomberg News et CBS News, ont suspendu leurs activités en Russie pour protéger leurs journalistes. Auparavant, la BBC avait été accusée de jouer un « rôle déterminé dans l'atteinte à la stabilité et à la sécurité de la Russie » en raison de ses reportages sur l'invasion de l'Ukraine par le Kremlin. Mais malgré cela, la BBC poursuit prudemment ses reportages en langue anglaise. Les autorités russes ont imposé la fermeture de Dojd, la seule chaîne de télévision indépendante, et de l'Écho de Moscou, la plus ancienne station de radio indépendante, en bloquant leurs sites web et leur capacité à émettre. Ces médias ont été accusés d' « inciter à l'extrémisme et à la violence » et de diffuser des « informations délibérément fausses » sur l'invasion de l'Ukraine par Moscou.

À l’heure où nous écrivons ces lignes, l’accès aux informations provenant de différents services de médias sociaux étrangers est entravé à la fois par l’action du gouvernement russe et par les mesures prises par les entreprises technologiques coincées entre les risques de nouvelles lois russes restrictives d’une part et les sanctions internationales d’autre part.

La suite des événements n'est pas claire. La Russie est encore loin d'être en mesure d'établir une « grande muraille électronique » à la chinoise pour supprimer toutes les informations critiques apparaissant sur Internet. Les experts estiment qu'elle ne dispose pas actuellement des compétences, des ressources et de la ténacité nécessaires pour y parvenir. Le pays possède une loi pour un « Internet souverain », entrée en vigueur en 2019 et permettant au Kremlin de couper à tout moment l'accès du pays au réseau mondial. Mais encore une fois, peu de gens croient que Moscou dispose de l'expertise technique nécessaire pour isoler entièrement la Russie du reste de la toile mondiale.

La stratégie du Kremlin repose donc sur trois éléments de base : bloquer et juguler les médias sociaux étrangers ; encourager les Russes à se fier davantage aux plateformes russes étroitement contrôlées, telles que Yandex ; et exercer une énorme pression à l’ancienne en muselant complètement toute dissidence, comme les manifestations et le journalisme indépendant (ce qui me ramène à mon point de départ).

Cet impact de la suppression couplé à des sanctions se ressent dans ce qui s’est passé depuis 2014 en Crimée, depuis que cette région est occupée par la Russie. Là-bas, les jeunes qui ont maintenant une vingtaine d’années ont passé leurs années de lycée à vivre dans une bulle d’information pro-russe, leur réalité étant entièrement façonnée par la propagande du Kremlin. Le risque est maintenant que cette bulle s’étende à toute la Russie et au reste de l’Ukraine.

Dans le même temps, le service russe de la BBC a annoncé qu'il reprenait les émissions radio sur ondes courtes vers l'Ukraine et certaines parties de la Russie, comme il l'avait fait pendant la guerre froide et, avant cela, pour diffuser les informations dans l'Europe occupée par les nazis.

À l’opposé, en Ukraine, Elon Musk a répondu à la menace de perturbation des communications par satellite en faisant don d’une cargaison de petits terminaux de communication par satellite Starlink fabriqués par sa société SpaceX, qui permettent de se connecter à Internet dans des zones dépourvues de fibre optique ou de tours de téléphonie mobile.

Étant journaliste, et non expert en technologie, je n’ai pas de nouvelles solutions technologiques à proposer pour venir en aide à mes compatriotes russes, mais je sais que les géants mondiaux de la technologie doivent résister à la pression exercée par Poutine pour faire taire les voix critiques.

Et ils doivent utiliser leurs talents d’innovateurs et d’entrepreneurs tant vantés pour tenter de briser le nouveau rideau de fer de Poutine.

Il est encore temps de lui tenir tête et d’éviter le pire. Pour ce faire, nous devons non seulement soutenir les journalistes indépendants russes, mais aussi, et surtout, sauver le paysage de l’information dans lequel ils évoluent. Les Russes – et le monde entier – méritent de connaître la vérité.