"Journal de survie de Nadiya" : le jour de la marmotte

Un billet de Nadiya Dermanska, journaliste de télévision et rédactrice, qui a travaillé de 2009 à 2013 à Bruxelles en tant que correspondante spéciale pour les médias ukrainiens. Elle vit et travaille actuellement à Kiev, en Ukraine. Le prénom “Nadiya” veut dire “Espoir”.

Contribution externe
"Journal de survie de Nadiya" : le jour de la marmotte
©Raphaël Batista

Je vais juste un petit peu mieux aujourd’hui. Je dois reprendre ma plume !

J'ai réussi à l'éviter pendant deux ans. Et voilà que maintenant je l’attrape : j'ai le coronavirus. Symptômes : fièvre très élevée (39,6), maux de tête, fatigue. Un auto-test ce matin a confirmé mes craintes. Puisque nous sommes trois dans l'appartement, considérons que nous avons une petite épidémie ici. J'espère vraiment que la vaccination facilitera l'évolution de la maladie dans le bon sens. Je vais vérifier cela de près et je vous tiendrai au courant.

Ça se rapproche de plus en plus : La Guerre. Toute la nuit et toute la journée, nous entendons des explosions. Et nous ne pouvons que deviner où le missile a atterri. Il est très risqué de regarder par la fenêtre maintenant. Un morceau du missile peut arriver. Un éclat de vitre peut nous blesser. Parfois, le soir, nous voyons des éclairs à l'horizon. Nous avons déjà appris à faire la distinction entre les tirs de chars, les lance-roquettes multiples, les armes légères et la défense aérienne. À propos de l'endroit exact où cela a frappé, il y a quelques infos dans les actualités et sur les réseaux sociaux. Ce matin, nous avons appris qu'une maison à Kiev a été endommagée par des explosions, qu'une roquette est tombée dans une autre rue et que l'ennemi a bombardé une usine. Ce dernier se situe déjà dans notre quartier. Dans le même temps, les autorités elles-mêmes demandent que moins d'informations soient partagées, pour ne pas aider les corrections de tirs ennemis. Et prenez moins de photos dans les rues - le cadrage peut capter des objets importants que l'ennemi n'a pas besoin de connaître.

Hier, nos voisins sont retournés à Kiev. Au début de la guerre, ils se trouvaient dans une maison de campagne à Borodyanka, dans la périphérie de Kiev. Cette destination, qui comprend également Irpin, Boutcha, Hostomel ou Vorzel, est l'une des plus chaudes actuellement. Borodyanka a été presque entièrement rasé. Ils disent que le cinquième jour sans électricité, ils ont décidé de partir. Ils ont collé un panneau "Enfants" sur la voiture et ont pris la direction de Kiev. Nous étions tellement heureux de les revoir.

Covid ou pas, il faut aller au magasin. Nous faisons constamment le tour des commerces de notre quartier pour faire le plein de nourriture et d'eau. La chasse d'aujourd'hui a été fructueuse. Nous avons acheté des œufs, du chocolat, du pain, des bananes, des produits d'hygiène. Le nombre de produits dans les magasins a fortement diminué. Les étagères sont à moitié vides. S'il y a des marchandises, alors c’est pour les gourmets. Ricotta, avocat, jambon. Soit dit en passant, il est interdit de vendre des boissons alcoolisées à Kiev depuis le 1er mars.

On a complètement perdu la notion du temps. Si vous me demandez quel jour nous sommes, je ne saurai plus répondre. Ou plutôt, je vais répondre. C'est un "groundhog day" (le jour de la marmotte). Cette expression anglaise, le titre d’un film célèbre avec Bill Murray, veut dire : une situation dans laquelle des événements qui se sont produits auparavant se reproduisent, d'une manière qui semble être exactement la même… c’est bien ce que je ressens.

Mais les événements se précipitent, les alertes se font plus nombreuses, Kiev se prépare fiévreusement à l’encerclement. La ville retourne encore une fois rechercher de l’eau et de la nourriture pour au moins deux semaines. Les gens se respectent, mais les files défient le danger. Tout peut nous tomber dessus pendant qu’on court dans les rues. On croise beaucoup d’habitants qui courent dans l’autre sens, pour attraper les derniers transports. Chaque seconde, un habitant quitte la ville. Notre belle ville de Kiev. Tu es exsangue…

Nous restons à Kiev. Nous avons l'intention de survivre. Pas le choix.