Comment arrêter de voir le monde en noir et blanc, en bien et mal?

Gentil ou méchant, expert ou charlatan : pour sortir de ces dichotomies où la vérité est indiscutable et tout débat inutile, nous devons développer nos fonctions exécutives situées dans notre cortex préfrontal.

Contribution externe
Comment arrêter de voir le monde en noir et blanc, en bien et mal?
© Andrea Piacquadio - Pexels

Par Guillaume Tirtiaux, pilote d"avion, expert en Crew Ressource Management (CRM) et auteur du livre "Mieux réussir ensemble" (Edi pro)

Bien ou mal. Ami ou ennemi. Gentil ou méchant. Expert ou charlatan. Que ce soit dans les médias ou sur les réseaux sociaux, nous semblons raffoler de ces dichotomies. Notre vérité est indiscutable ; tout débat est inutile.

Ce faisant, nous nous comportons au mieux comme des enfants, au pire comme des rats de laboratoire. Le point commun entre les deux ? Un cerveau dépourvu de fonctions exécutives.

Chez les enfants, ces dernières ne sont pas encore développées. Pour ce qui est des rongeurs, ils en sont simplement dépourvus.

Deux systèmes

À quoi correspondent ces fonctions exécutives ? Dans les années 1960, des psychologues cherchant à expliquer certains comportements étranges ont développé un modèle de fonctionnement du cerveau humain. Ce modèle lui attribue deux modes de fonctionnement complémentaires : le Système 1 (également nommé mode automatique) et le Système 2 (mode adaptatif). Attention, qui dit modèle dit simplification.

Le Système 1 est notamment le siège de nos réflexes de survie, de nos émotions, et de nos routines innées et acquises. Il est aux commandes 99 % du temps. Il est rapide et économe, la plupart du temps extrêmement efficace, mais il lui arrive de produire des réponses pauvres, comprenez de commettre des erreurs. À titre d’exemple, si vous avez votre permis de conduire, rappelez-vous la première fois que vous avez conduit une voiture automatique. Votre pied gauche, dans cet environnement familier, a joué son rôle de pied gauche…

Le Système 2 est le centre de nos fonctions exécutives. Il est lent et énergivore, mais il est - entre autres - le seul capable d’analyse et d’innovation. C’est le siège de notre rationalité. Seule l’espèce humaine l’a développé à un tel niveau.

Sortir du mode automatique

Dans les années 1960, le psychologue israélo-américain Daniel Kahneman et son ami Amos Tversky ont réalisé une série d’expériences qui ont permis de montrer que nous sommes en réalité des êtres tout sauf rationnels, mettant notamment en évidence une série de biais cognitifs qui nous influencent malgré nous au quotidien (Système 1/Système 2, Flammarion, 2016). D’autres leur ont emboîté le pas, comme Dan Ariely ou Olivier Sibony, et ils arrivent aux mêmes conclusions : nous sommes des êtres irrationnels.

Dans le domaine de l'aide aux personnes, le médecin et thérapeute Jacques Fradin a développé l'échelle d'évaluation des modes mentaux au travers de laquelle il propose des caractéristiques pour chacun des deux modes mentaux (L'Intelligence du stress, Eyrolles, 2008).

Côté mode automatique, il est question d’un fonctionnement binaire teinté d’habitudes, empreint de certitude, de déni, et très attentif à l’image sociale. Toute ressemblance avec la tendance actuelle décrite en introduction n’est absolument pas fortuite.

Quant au mode adaptatif, il est capable de curiosité, de nuance, d’acceptation et de rationalité.

Selon Fradin, la plupart des situations "compliquées" que nous traversons le sont parce que nous y réagissons automatiquement au lieu d’y répondre de manière adaptative. Le siège de nos fonctions exécutives étant logé dans notre cortex préfrontal, Fradin insiste sur l’importance d’apprendre à "préfrontaliser" pour prendre du recul et gagner en sérénité.

Développer notre capacité à gérer nos émotions

Cela rejoint cette citation du psychiatre autrichien Viktor Frankl, rescapé des camps de la mort : "Entre le stimulus et la réponse, il y a un espace, et dans cet espace se trouve notre pouvoir de choisir notre réponse ; et dans notre réponse se trouve notre grandeur et notre liberté." Notre liberté de répondre avec curiosité plutôt qu'avec certitude, de choisir l'acceptation plutôt que le déni et la nuance plutôt que la binarité.

Un détail pour terminer, et non des moindres. Notre mode adaptatif, notre capacité à préfrontaliser, est inhibé par les hormones de stress que sont l’adrénaline et le cortisol. Il nous importe donc de commencer par développer notre capacité à gérer nos émotions, et à ne pas succomber à celles que certains tentent de nous imposer. Alors seulement, nous pourrons apprendre à répondre avec nuance et curiosité plutôt que de réagir en mode binaire selon des habitudes bien ancrées.