Conflit en Ukraine : Nous devons aussi nous engager dans une moralisation de nos économies

Outre s’opposer à la Russie et soutenir les Ukrainiens, nous devons aussi nous engager dans une moralisation de nos économies. Il faut tirer les leçons de la guerre.

Contribution externe
Conflit en Ukraine : Nous devons aussi nous engager dans une moralisation de nos économies
©AP

Une chronique de Étienne de Callataÿ (1)

Ce serait ajouter de la bêtise à la souffrance de ne pas chercher activement à tirer des enseignements de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et cela, bien entendu, n’est en rien une négation de l’horreur décidée par V. Poutine ou l’affirmation qu’il y aurait des guerres utiles. En voici quelques-uns.

Premier enseignement : il faut gouverner la mondialisation. Laissée à elle-même, l’entreprise privée recherchera le moindre coût pour ses approvisionnements et acceptera de concentrer ceux-ci, même si c’est se rendre dépendant d’un pays au régime autocratique ou instable. La Covid avait mis le doigt sur le manque de résilience des chaînes de valeur de l’économie de marché. L’invasion russe est encore plus explicite, en rendant nos économies otages de l’envahisseur et donc en affaiblissant nos capacités de réaction. Assortir le commerce international de règles éthiques, pour qu’il soit réellement "doux", n’est pas seulement une exigence de principe, c’est aussi une nécessité politique ! Le capitalisme a besoin de garde-fous moraux. Et la re-régulation ne doit pas être limitée au commerce, elle doit aussi s’attaquer à la désinformation.

Deuxième enseignement : de Londres à Chypre en passant par Bruxelles, il faut réduire le pouvoir de l’argent. Que des pays de l’Union européenne accordent des passeports à qui met une somme importante sur la table n’est pas acceptable. La peur d’indisposer des dirigeants, qu’ils soient russes, chinois ou saoudiens, conduit à de la complaisance coupable. Pour obtenir des matières premières ou des contrats, nous fermons les yeux sur la fourniture d’armes, l’empoisonnement d’opposants politiques ou le contrôle de médias et nous sommes prêts à nous esbaudir devant les yachts, limousines et clubs de football des oligarques.

Troisième enseignement : il faut accélérer la transition environnementale. Non seulement l’énergie fossile pollue, mais, en plus, elle nous rend dépendants de régimes politiques à la fois condamnables et menaçants, là où les énergies renouvelables combinent environnement et indépendance. C’est du fait de notre lenteur à les développer que V. Poutine dispose à la fois du trésor de guerre qui est le sien - même si le mobiliser est rendu difficile - et d’un joker pour écorner les sanctions. Et il n’y a pas que ces matières premières là. Il y a aussi l’alimentation. Notre agriculture productiviste et notre alimentation carnée font le jeu de la Russie. Comme le montre Stéphane Linou, la sécurité nationale passe par moins de viande et plus de légumes. L’écologie n’est pas que préoccupation pour les générations futures ; qu’elle serve aussi notre santé et notre sécurité à court terme devrait aider à "faire le pas", mais la logique de l’intérêt personnel est dangereuse.

Il est d’autres enseignements encore. Citons ici l’intégration européenne, en laissant à des voix respectées, telles celles, dans ces pages, de Pierre Defraigne et Paul Goldschmidt, le soin d’en traiter. L’invasion russe montre à la fois la fragilité et l’intérêt de l’Europe, allant ainsi dans le même sens de la mutualisation que la Covid et les dérèglements climatiques. Saisissons le momentum favorable dont témoigne la progression d’Emmanuel Macron dans les sondages de la présidentielle, lui qui semblait souffrir de son positionnement pro-européen affirmé.

L’invasion russe suscite de l’anxiété. Répondons positivement à celle-ci en accélérant le tempo des réformes structurelles, qu’il s’agisse de relations commerciales, de moralisation financière ou de transition environnementale. Avec de bons sentiments, on ne fait pas de bons romans, mais, avec de bons principes, on fait une meilleure politique économique !

(1) Université de Namur etienne.decallatay@orcadia.eu

Titre et chapô sont de la rédaction. Titre original : "Tirer les leçons"