Deux ans après le premier confinement, voici des extraits d'une correspondance inédite et témoin d'une grande détresse

Il y a deux ans débutait le premier confinement dû au Covid-19. Pour des seniors, leur triple confinement (ennui, santé, solitude) tenait du cachot. Voyage au bout de l'ennui.

Xavier Zeegers
Deux ans après le premier confinement, voici des extraits d'une correspondance inédite et témoin d'une grande détresse

Est-ce bientôt la fin des cartes de vœux ? Je crains que cette belle tradition séculaire disparaisse dès lors qu'elle appartient plus au registre incantatoire que les prospectives toniques. Nos souhaits de santé dans la paix ressemblent aux mirages : plus on s'approche des oasis, plus elles s'éloignent. Comment rester optimiste ? Tentons, ne serait-ce que pour la bonne raison que cette option a la vertu d'être tonique. Et comme le chantait Julos Beaucarne, désormais troubadour dans sa galaxie poétique : "Ce n'est pas vrai que l'on se damne, on n'en finit pas d'espérer."

Même si, parfois, l’espoir semble vaciller. Ce fut le cas pour le Covid qui nous frappa tel un missile silencieux dont nul ne fut à l’abri. Il affiche déjà au compteur huit millions de morts, mais le bilan n’est pas clos, tant s’en faut. Méfiance donc ! Mais nous devons déjà tirer des leçons de ce drame, et les ancrer dans nos modes de vie, après un si violent avertissement. On vient juste d’apprendre que nos chercheurs ont fait une avancée magistrale pour contrer les métastases cancéreuses. Espérons que personne ne contestera cela ! Et posons-nous aussi les bonnes questions, comme celle-ci : notre destin est-il d’augmenter sans cesse la production et la surconsommation, aggravant de ce fait une logique d’accumulation impactant notre environnement à court terme désormais ?

Inégalité et désinvolture

Je suis né en 1950 et je vous accorde que ce n’est pas une référence historique. Sauf que la nuit où je vis le jour nous étions deux milliards et demi d’habitants, contre huit milliards bientôt, chiffre même dépassé, ai-je lu. Autant de catastrophes alors ? Certains l’affirment : cette planète devient ingérable. Le plus simple est peut-être de se demander, à chaque acte posé : suis-je une partie du problème ou de la solution ?

Cela dit, il n’est pas vrai qu’on ne tire jamais les leçons du passé. La grippe espagnole (venue en fait d’Amérique) fit entre 40 et 50 millions de victimes. N’en déplaise aux antivax, il est avéré que les vaccins ont empêché un bilan global identique, voire supérieur, sous le joug du Covid-19. Reste que ces années asphyxiantes furent révélatrices d’une inégalité sociale structurelle et d’un comportement globalement désinvolte qu’il faut questionner plus que jamais. Il est des pays où il est inconcevable que les seniors tombent en totale déshérence ou stagnent dans des ghettos-mouroirs, et cette attitude ne vient pas forcément des plus prospères, que du contraire même ! On peut donc se demander si ce tropisme culturel ne contient pas un lien de cause à effet, à savoir que l’opulence n’est pas proportionnelle à la générosité. Si ce n’est pas l’inverse !

Reléguer les vieux

Dans ses Carnets inédits, couvrant trente-trois ans d'histoire et politique, (Collection Bouquins), Jacques Julliard - 89 ans - assure que les maisons de retraite "servent principalement à cacher les vieux qui, ne vivant plus au même rythme que les autres, ne meurent pas de la même manière. Leur relégation est la honte la mieux dissimulée des sociétés modernes". En clair, ils encombrent. Parfois ils crient au secours. Prenant ainsi un chroniqueur à témoin.

Un premier courriel truffé de fautes

Cela débuta par un courriel truffé de fautes, à la syntaxe douteuse, mais qu'importe : "Je suis très âgée, et n'écrit que d'un doigt à cause de mon arthrose, désolée pour les fautes, mais je vous demande, à vous qui êtes si instruit (!) : pensez-vous que ce cauchemar durera encore longtemps ?" J'avais opté, dans ma chronique de mai 2020, pour un sale moment à passer (encore un vœu pieux !), mais il est aisé d'être stoïque sous le soleil d'un printemps généreux, lisant en plein air sur ma terrasse malgré une angoisse prégnante pour mes proches. Mais qu'en savais-je ? Rien, forcément. J'étais dans une empathie stérile. Mais d'autres correspondants se passèrent probablement le mot dans le home : "Il y a un journaliste qui répond", quoique le chroniqueur ne soit pas journaliste, mais soit : ils me tendirent une main comme un noyé, mais qui ne franchissait rien : le virus nous enferma tous à des degrés divers, mais leur triple confinement (ennui, santé, solitude) tenait du cachot. Les appels devinrent tristement précis : "Ma famille pourrait-elle venir si tout s'aggrave… ?" Un conditionnel tremblant, car de plus ils se voyaient mourir entre eux. Le plus pathétique message fut : "Je suis très âgée, en bout de course. Mais je voudrais être accompagnée au moins à mes funérailles. Est-il vrai que même cela ne serait pas possible ? Alors à quoi bon attendre ?"

Témoin impuissant

J'ai la plume facile, certes. Mais que répondre à ceux qui sont dans un désarroi absolu ? Je songeai en aparté à un fait divers réel datant d'avant le déluge numérique, sans smartphones. Dans une tour de New York quasi vide un homme fut enfermé tout un week-end dans un ascenseur en panne subite, y compris l'interphonie. Il cria en vain, mais son angoisse fut filmée. Plainte donc, preuves à l'appui. Il toucha une belle somme, mais comment oublier un isolement faisant fi de la moindre attention extérieure, sans même savoir s'il aurait une fin ? "J'ai cru devenir fou", dit-il.

D’où mon rapprochement : pour ces correspondants je fus un minuscule écho à leur grande détresse. Une réponse prouvant que cela "grouillait" à l’extérieur, qu’il y avait un témoin impuissant mais guettant comme eux, donc tous ensemble, la délivrance commune : à quand ce jour tant attendu ? Tragiquement il coïncida avec une nouvelle guerre en Europe. Il ne manquait plus que cela !

Survivants, mais d’abord des vivants

Alors libres vraiment ? Oui, mais sous caution. La suite dépend de nous, de notre vision d’un vivre-ensemble qui ne se résumerait pas à un quota d’années statistiques. Donc dans une paix basique, mais toujours incertaine, mille fois hélas ! S’agissant de nos aînés, le mieux serait de nous rappeler qu’ils sont parfois des survivants, mais toujours et d’abord des vivants.

Puis les courriels s’espacèrent, s’étiolèrent, et disparurent. Mais je songe encore à eux, qui m’ont ému, interpellé, secoué même. Ils sont probablement partis "vers l’autre rive". Morts du Covid mais aussi d’une overdose de solitude.

"Mourir, cela n'est rien. La belle affaire ! Je voudrais être un formidable vieillard", proclama Jacques Brel, qui s'arrangea pour s'en aller à 49 ans. Je suggère simplement que nous rêvions à des Marquises plus proches, pour que chacun ne soit plus un îlot inaccessible.

xavier.zeegers@skynet.be

Titre et chapô de la rédaction. Titre original : "Voyage au bout de l’ennui"