"Journal de survie de Nadiya" : La guerre est un million de fois pire que le Covid

Un billet de Nadiya Dermanska, journaliste de télévision et rédactrice, qui a travaillé de 2009 à 2013 à Bruxelles en tant que correspondante spéciale pour les médias ukrainiens. Elle vit et travaille actuellement à Kiev, en Ukraine. Le prénom “Nadiya” veut dire “Espoir”.

Contribution externe
"Journal de survie de Nadiya" : La guerre est un million de fois pire que le Covid
©AFP/Raphaël Batista

"Je vais essayer de trouver des nouvelles sur le coronavirus. Cela me distraira un peu de la guerre." C’est la triste blague qu’on peut voir sur les réseaux sociaux aujourd'hui. Personne ne mentionne plus le covid-19 en Ukraine aujourd'hui. Parce que la guerre est venue sur notre terre. Et si vous vous souvenez de la panique et de la peur, des morts et des larmes en Europe et dans le reste du monde au début de la pandémie, je peux vous dire avec force que la guerre est un million de fois pire que le Covid.

Je me souviens très bien de mars 2020. Il y a juste 2 ans, quand une quarantaine stricte a été annoncée à Kiev. C'était en fait très similaire au couvre-feu qui est actuellement en vigueur dans la capitale ukrainienne. Les magasins étaient fermés, les gens avaient peur, il y avait une pénurie de masques et de désinfectants, les premiers décès dus au Covid étaient annoncés. Nous allions au travail avec des véhicules munis de laissez-passer spéciaux. Le métro et le reste des transports en commun se sont alors arrêtés.

La pandémie m'a beaucoup appris. Être prudent, prendre plus soin des autres et de sa santé, économiser de l'argent et peut-être pouvoir acheter enfin une voiture. La pandémie de deux ans semblait être un prélude au 24 février 2022.

Avant la guerre, j'étais rédacteur en chef d'une émission matinale quotidienne sur l'une des chaînes du centre du pays. Avec des collègues, nous avons affronté de nombreux défis pendant la pandémie. Le dernier mois avant la guerre a été particulièrement difficile. 70% de la rédaction est tombé malade avec Omicron. Et même ainsi, nous avons continué à diffuser notre émission. Aux alentours du 20 février, la situation pour l'équipe était déjà très stressante. Les nouvelles étaient alarmantes : "Les États-Unis et l'Europe évacuent les ambassades de Kiev". "Le Pentagone prédit que la Russie attaquera l'Ukraine dans les 48 heures."

Le soir du 23 février, j'ai fini de travailler et j'ai éteint mon ordinateur. En disant au revoir, j'ai vu les yeux effrayés des journalistes. "Tout ira bien", leur ai-je dit. Mais ce n'était pas bon. Le lendemain c’était la guerre. La Russie attaquait l'Ukraine.

Certains de mes collègues sont tout de suite partis à l'armée, d'autres à la défense du territoire. Un autre est parti pour couvrir l’actualité. Certains sont allés à l'ouest de l'Ukraine, d'autres à l'étranger. Chacun maintenant vit sa propre situation. Je ne sais pas quand on pourra se revoir et si on retravaillera ensemble.

Aujourd'hui, c’est le 22e jour de la guerre. Le couvre-feu strict de deux jours a pris fin à Kiev. Il y avait beaucoup de monde dans les rues. Beaucoup sont allés au magasin pour se réapprovisionner en nourriture et en eau. L'ennemi bombarde à nouveau Kiev. A l’instant, l'épave d'un missile est tombée quelque part, tout près de nous.

Nous restons à Kiev. Nous avons l'intention de survivre. Pas le choix.