"Journal de survie de Nadiya": Chacun de nous est dans le collimateur, nous sommes tous des otages

Un billet de Nadiya Dermanska, journaliste de télévision et rédactrice, qui a travaillé de 2009 à 2013 à Bruxelles en tant que correspondante spéciale pour les médias ukrainiens. Elle vit et travaille actuellement à Kiev, en Ukraine. Le prénom “Nadiya” veut dire “Espoir”.

Contribution externe
"Journal de survie de Nadiya": Chacun de nous est dans le collimateur, nous sommes tous des otages
©Raphael Baptista

Le temps est magnifique ! Le soleil brille, les oiseaux chantent. Les gens dans le parc promènent leur chien. Voilà un groupe de personnes buvant un café et discutant des dernières nouvelles. Voilà l’arrêt sur image de cet après-midi dans notre quartier en nous promenant.

Mais cette image idyllique est interrompue par le son d'une sirène. Les Russes ont tiré sur la capitale durant la nuit et encore ce matin. On est accrochés à nos téléphones, afin qu’on puisse savoir, après chaque explosion, quelle partie de Kiev était sous le feu. Chacun de nous est dans le collimateur, nous sommes tous des otages, le projectile peut tomber à tout instant. Cela donne à réfléchir. Parce que la guerre devient monnaie courante. Je fais de mon mieux pour me débarrasser de ce sentiment. Parce qu'il finira par fatiguer notre résistance face à l'ennemi, il éteindra les dernières étincelles d'espoir que la vie puisse revenir à la normale. Et jusqu'à présent, nous avons 23 jours de guerre. Nous sommes Vendredi. Demain c’est samedi…

Des noix et des haricots, du pain frais et du fromage, des fruits et du chocolat, des fleurs et même des vêtements. Tous les samedis, nous allions au marché des fermiers dans la banlieue de Kiev. On achetait toutes sortes de friandises, de quoi déconnecter un peu de la ville. C'est le type de marché qui a fonctionné, comme je me souviens, il me semble, à Bruxelles sur la place Flagey. Aujourd'hui, le territoire où se situe notre marché est occupé par l'ennemi. Deux de mes collègues ont raconté leurs histoires sur les réseaux sociaux. Les occupants habitent désormais l'appartement de l'un d'entre eux. Ils ont défoncé la porte et y vivent en utilisent ses affaires. Dans la maison de campagne d'une autre fille, l'ennemi a installé une unité médicale. Le troisième a eu encore moins de chance. Un obus a fait voler sa maison en éclat, près de Kiev. Ce sont toutes des connaissances, je connais ces gens dans la vraie vie. Des proches. Beaucoup de mes connaissances cherchent aussi des parents à Marioupol. J'espère que vous avez lu les événements là-bas, dans vos nouvelles. Marioupol a été rasé. La plupart des gens n'ont plus de contact depuis le début de la guerre. Ils sont sans médicaments, sans eau, sans nourriture, dans le froid. Je ne trouve plus mes mots pour soutenir mes amis.

Vous êtes nombreux, lecteurs de La Libre, à me retrouver sur les réseaux sociaux ces derniers temps et à écrire vos mots de soutien, me remerciant pour ce journal. Et je vous remercie pour vos paroles. Nous ne nous connaissons pas, mais votre soutien est inestimable.

"Quand sortirez-vous enfin de cet enfer ? " Mon ami en Belgique me le demande encore. Je ne sais pas quoi répondre. Bien que je sois bien conscient que d’un moment à l’autre, je peux changer d’avis. Je ne veux aller nulle part encore, c'est mon choix, c'est ma terre. Et je ne veux pas devenir une nomade. Plus tard, à la recherche d'un nouvel emploi, dans mon CV, je pourrai ajouter en toute sincérité : "Résistante au stress, au plus haut niveau. A vécu la guerre et a survécu à la guerre contre la Russie à Kiev, en Ukraine. "

Nous restons à Kiev. Nous avons l'intention de survivre. Pas le choix.