Violer l’Ukraine

Recourir à cette parodie phallique peut nous aider à déchiffrer une part de ces dérives meurtrières. La violence de Poutine et la radicalisation à l’œuvre un peu partout sont les soubresauts d’un monde en mutation anthropologique. Le machisme à bout de souffle n’accepte pas l’installation d’une réelle égalité entre les hommes et les femmes.

Contribution externe
Violer l’Ukraine
©Serge Dehaes

Par Francis Martens, psychologue, psychanalyste et anthropologue spécialiste de la xénophobie et de la dérives des démocraties

Le viol de ce pays et la violation universelle qu’il représente s’inscrivent dans un retour exacerbé des nationalismes et des droites extrêmes qui - fait significatif - répriment de plus en plus, à travers le monde, la liberté des femmes - droit à l’avortement - et s’en prennent rageusement à la mouvance LGBT. Poutine le premier. La revendication virile d’autocrates mâles vieillissants accompagne médiatiquement la violence politique. Parmi ces ombres, Poutine apparaît comme le plus botoxé.

Cette parodie phallique serait simplement pathétique si elle n’engrangeait la mort, la haine, la destruction - celle des corps comme celle de la démocratie - là où il faudrait réunir forces et renoncements pour conjurer le destin climatique et les misères annoncées. Sans tomber dans les poncifs, l’anthropologie psychanalytique peut-elle aider à déchiffrer une part de ces dérives meurtrières ? Peut-être oui.

Terreau des tyrans et des nationalistes

D’un point de vue géopolitique, les conséquences de l’écroulement de l’URSS (1991), sur les plans économique et identitaire, n’ont pas été prises en compte. Ni par l’Union européenne ni par l’Otan. Le peuple russe venait de perdre un empire et avec lui les marques de son identité et les conditions de sa sécurité. Pour l’idéologie ambiante, l’intégration dans un grand marché devait suffire à panser les plaies. Or, elles étaient profondes, et il n’est meilleur terreau pour la rhétorique xénophobe que celui où se mêlent fragilité identitaire et précarité économique. L’instillation de la peur, l’anesthésie de la pensée appellent des boucs émissaires : c’est le terrain de jeu des tyrans et des nationalismes.

Paresse de la démocratie à penser l’égalité

Sur une autre scène, historique et morale, la révolution démocratique -" Liberté, Égalité, Solidarité"- avait porté ses fruits en occultant ses failles. Car ce fut - et ce demeure - la paresse de la démocratie, de n'arriver souvent à penser l'égalité qu'au prix de la négation des différences, au fil de leur réduction à la grisaille du "même". Cette violence n'est pas moindre que celle qui voit dans les différences les causes "naturelles" des inégalités. Elle culmine aujourd'hui dans la cancel culture - un parfait oxymore - alors que le véritable enjeu consiste à reconnaître les différences dans leur spécificité, sans les réduire à de l'inégal ou à de l'identique. Dans l'exercice de sa fonction, un(e) juge, par exemple, se trouve dans un rapport de dissymétrie radicale avec un justiciable, lequel n'en reste pas moins, en tant que citoyen, son égal. Loin de favoriser l'égalité, la négation des différences exacerbe les rivalités.

L’idéologie managériale : que le meilleur gagne!

Un cran plus loin, le capitalisme financier mondialisé dérégulé et son fer de lance - l’idéologie managériale - imposent leur empire. Leur philosophie se résume en trois mots : "Tout et tout de suite", "Prédation sans frontière", "Après moi le déluge". En ce registre, la question de l’autre et du semblable ne se pose plus, à son tour, qu’en termes simplifiés de rivalité et de concurrence : "Que le meilleur gagne". La force de cette idéologie est telle que, bien qu’œuvrant au seul profit des dividendes, elle a réussi à imposer son managérisme aux activités non marchandes et à infiltrer profondément le service public - une façon discrètement efficace d’évincer la "concurrence déloyale". Dans ce cadre délétère, le vocabulaire idéologique n’est pas de reste : en un tour de main, les patients sont devenus des "clients" chargés d’assurer, via des "prestataires", la rentabilité de l’hôpital - "une entreprise comme une autre".

Comment le "tout et tout de suite" peut-il faire société ?

C'est le lieu d'interroger la psychanalyse. En effet, le "tout et tout de suite" des actionnaires et du capitalisme financier mondialisé dérégulé ressemble fort au régime de satisfaction des pulsions selon la théorie psychanalytique. Plus précisément, à l'emprise d'une pulsion sexuelle de mort - déliaison - s'attaquant à l'ensemble du lien social. Dès 1929, dans Malaise dans la Culture, Freud avait pointé l'inconciliable tension entre pulsion et civilisation. En d'autres termes, si le fragile animal humain ne puise son désir de vivre que dans une urgence pulsionnelle héritée de la dépendance avide et prolongée du nourrisson - "Le sein ! Tout et tout de suite !" -, les précaires sociétés humaines ne peuvent assurer leur survie que dans les lentes médiations économiques de l'échange et de la réciprocité. Dans cette perspective, si l'équilibre humain s'avère par définition instable, la frénésie dérégulée du néolibéralisme mine le sol sous nos pas.

Le modèle "viril" laisse le champ libre aux pulsions

L’instauration d’un modèle "viril" laissant le champ libre aux pulsions, et donc à l’avidité sans contrôle, ne peut mener qu’à l’extinction de l’espèce humaine. En Amazonie, la politique de Bolsonaro est un laboratoire de destruction de l’avenir. Mais paradoxalement, on l’a vu, la violence néolibérale converge avec la paresse démocratique. En réduisant l’égal à du "même" - en confondant l’égalité avec la non-différence, le féminin avec le masculin -, une éthique démocratique dévoyée ne permet de devenir "soi-même" qu’au prix de la rivalité avec autrui. Faut-il pour autant désespérer de l’altérité ? Pas forcément. Car s’attaquer aux droits des femmes, harceler les minorités sexuelles, mener une guerre médiévale contre des vassaux récalcitrants, ressemble fort aux convulsions rageuses d’un machisme à bout de souffle. En réalité, si Poutine n’a d’autre dessein que le goût du pouvoir, le sort de la guerre dépend peut-être du contre-pouvoir des mères russes et de ce dont témoigne l’héroïsme d’une journaliste.

Kaczynski, Orban, Poutine, Trump, Bolsonaro face aux femmes

Car si la démocratie reste un chantier chaotique, ce n’est pas un champ de ruines. On lui doit de belles réalisations, survenues comme fleurs sauvages à l’insu du jardin. Prisonnier de ses plates-bandes, le tyran s’est pris les pieds dans un foisonnement qu’il n’avait pas vu venir. Le Round Up n’a pas suffi. Silencieusement, les femmes ont grignoté le pouvoir. Le tyran regrette le beau jour de sa naissance où sa mère n’avait pas le droit de vote. Mais il est trop tard. Une révolution anthropologique sans précédent dans l’histoire de l’humanité vient d’éclore - sans avoir l’air d’y toucher. En fait, les "mauvaises herbes" ont déjà tout envahi : des femmes sont devenues ministre de la Défense ! Mal à l’aise, le tyran voudrait se réfugier dans une prison pour hommes, mais elles sont surpeuplées. Criante inégalité : sur l’ensemble des détenus de France, il y a moins de 4 % de femmes ! Exilé dans ses rêves pour échapper à son cauchemar, le tyran imagine une île lointaine où retrouver ses amis : Kaczynski, Orban, Poutine, Kadyrof, Trump, Bolsonaro… Mais trop tard ! La junte féminine a suspendu les vols inutiles.

Le judoka Poutine et le musulman homophobe

Combat d’arrière-garde mais combat sans merci : par-delà les contextes géopolitiques et les péripéties locales, la dérégulation néolibérale et la lente érosion de l’identité virile font le lit des nationalismes et des fondamentalismes. Le Texas désormais interdit l’avortement. En Tchétchénie, après avoir détruit Grozny, le judoka Poutine a adoubé un musulman homophobe. Pour un pouvoir masculin terrifié par celui du maternel et du féminin, le sursaut islamiste est un allié de choix. À ses yeux, il n’est pire péril que l’égalité des sexes dans la diversité des genres. Il est exclu de perdre le contrôle sur le corps des femmes.