Nous devons sortir à temps de l’état d’urgence permanent

Il est urgent de construire l’indépendance énergétique de l’Union européenne. Comment ? Via le développement des énergies renouvelables et la réduction de notre consommation d’énergie.

Contribution externe
Nous devons sortir à temps de l’état d’urgence permanent
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Une opinion de Philippe Lamberts et Olivier De Schutter, respectivement coprésident du groupe des Verts/ALE au Parlement européen, et rapporteur spécial des Nations unies sur l'extrême pauvreté et les droits de l'homme

Est-il encore pertinent d’affirmer aujourd’hui que nous sommes "en crise" ? Une crise, par essence, est un événement brutal limité dans le temps. C’est une rupture passagère, censée laisser place à un nouvel équilibre. Mais que dire lorsque l’instabilité devient la norme, et l’accalmie l’exception ?

L’entrée dans la décennie 2020 nous a en effet plongés dans un état d’urgence permanent. Déjà fortement affectés par une pandémie de Covid-19 interminable, nous voilà confrontés à une flambée des prix de l’énergie, doublée d’un conflit armé majeur sur le continent européen. Et comme si cela ne suffisait pas, le spectre d’une "stagflation" refait surface : ce cocktail explosif combinant stagnation économique et hausse de l’inflation qui avait plongé l’Europe dans la récession, à la suite du choc pétrolier de 1973.

Plombé par le "court-termisme"

À mesure que les crises s’enchaînent, un nouveau mode de gouvernement s’impose progressivement. Déjà fortement plombée par le "court-termisme", l’action politique se mue en simple réaction. La prise de décision se fait désormais dans la précipitation et à coups de mesures d’exceptions. Ce régime de crises appelle à mobiliser toutes les énergies et à rassembler tous les moyens pour surmonter le choc du moment, reléguant les autres enjeux sociétaux au second plan. Les effets de cette politique de l’urgence sont délétères pour nos démocraties : atteintes aux droits et libertés, mise à l’écart des procédures démocratiques, creusement des inégalités et dégradation des finances publiques.

Ce qui nous permet de "tenir", de continuer à faire société, c’est le sentiment collectif que cette instabilité chronique demeure réversible : tôt ou tard, l’épidémie prendra fin, la hausse des prix retombera, et le conflit russo-ukrainien se résoudra. Mais à force de focaliser notre attention entièrement sur ces vagues qui déferlent, nous devenons incapables de voir le tsunami qui arrive.

Dégâts du dérèglement climatique

Le 28 février dernier, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) a publié un nouveau rapport extrêmement alarmiste : sans mesures urgentes pour limiter le réchauffement à 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle, l’humanité et la nature sont en péril. Au-delà de ce seuil fatidique, les dégâts causés par le dérèglement climatique sur la santé, la sécurité alimentaire, les ressources en eau, les écosystèmes et les populations seront irréversibles. Autrement dit, les turbulences qui nous secouent actuellement ne sont qu’un avant-goût du chaos climatique à venir. Une répétition générale avant l’heure.

En dépit des cris d’alarme du Giec, des mobilisations citoyennes, et des effets déjà perceptibles du dérèglement climatique, il n’existe toujours pas de majorité politique en Europe en faveur d’une réelle transition écologique. La plupart des leaders européens continuent à fustiger l’écologie "punitive" à des fins électoralistes, sans mesurer combien leur propre inaction climatique sanctionne chaque jour un peu plus leurs populations. La crise énergétique actuelle en est la plus parfaite illustration.

Nécessité de sobriété énergétique

Depuis plus de trente ans, les partis et mouvements écologistes appellent, sans succès, à construire l’indépendance énergétique de l’Union, en promouvant à la fois le développement des énergies renouvelables et la réduction organisée de notre consommation d’énergie. Si les renouvelables ont enregistré une croissance soutenue ces dernières années, ils ne représentent néanmoins encore qu’une faible part de la consommation énergétique de l’UE. Quant à la nécessité de sobriété énergétique, elle a jusqu’à présent été très largement ignorée par les décideurs européens.

Mais à la suite de l’agression russe en Ukraine, les États membres de l’UE découvrent subitement leur surdépendance aux énergies fossiles. Faute d’avoir investi massivement dans l’éolien, le solaire, et l’efficacité énergétique par le passé, les gouvernements européens successifs ont condamné une part croissante de leurs concitoyens à la précarité énergétique et à la sobriété forcée. La dépendance "punitive", voilà le véritable projet politique opposé jusqu’à présent à l’écologie. Environ 40 % des approvisionnements en gaz de l’Union européenne viennent de Russie : c’est le prix, géopolitique et économique, de notre inaction.

L’Europe est désormais au pied du mur : les choix qu’elle posera dans les prochains mois conditionneront la réussite de sa transition énergétique. À ce sujet, deux voies opposées s’offrent à elle.

Deux voies, un triple avantage

La première consiste à remplacer une dépendance par une autre, en donnant la priorité à la diversification des approvisionnements en gaz auprès de fournisseurs non russes. Cette stratégie - essentiellement fondée sur l’achat au prix fort de gaz naturel liquéfié auprès des États-Unis, du Qatar et de l’Australie - perpétuerait l’addiction européenne aux combustibles fossiles, compromettant dès lors la lutte contre le changement climatique.

La deuxième voie consiste à accélérer radicalement la décarbonation de la production d’électricité, des transports et de l’industrie en Europe. Cela suppose de concrétiser au plus vite les projets éoliens et solaires déjà existants, mais également de promouvoir activement la rénovation énergétique des bâtiments, via l’isolation thermique, l’installation de pompes à chaleur et le déploiement de systèmes de chauffage solaire. Parallèlement, des efforts considérables doivent être engagés tant sur les plans collectifs qu’individuel pour réduire la gabegie énergétique dans le transport, le chauffage, la climatisation, et le numérique.

Ce choix en faveur de la décarbonation de l’Europe offrirait un triple avantage, en contribuant simultanément à réduire à terme la facture d’énergie des ménages, à diminuer de moitié les importations de gaz russe d’ici 2026, et à maintenir le cap vers la neutralité climatique.

Soutenir les bas revenus

La viabilité politique et financière d’un tel projet dépendra cependant de la capacité de nos gouvernements à demander plus à ceux qui ont le plus et moins à ceux qui ont le moins. Une politique climatique perçue comme injuste n’a en effet aucune chance d’emporter une large adhésion. C’est d’autant plus légitime que les personnes à bas revenus ont été en première ligne face à l’épidémie, en assurant la continuité des services dits "essentiels" (tels que la santé publique, la production alimentaire ou les transports). Alors que nombre d’entre elles attendent toujours une revalorisation salariale, elles sont aujourd’hui les premières victimes de la hausse des prix. C’est donc au tour des hauts patrimoines et des grandes entreprises d’être mis à contribution. Il est plus que temps que les grands gagnants de 40 ans de mondialisation néolibérale paient leur juste part d’impôt.

Nous devons prendre conscience collectivement que l’échec de la transition énergétique n’est pas une option. À moins d’accepter que, dans moins de dix ans, nous soyons condamnés à un régime de crises permanent.