Qu'est-ce que nos prisons disent de nous?

Vous imaginez un parti politique qui ferait du respect des droits des détenus une priorité de son projet de société ? Il perdrait à coup sûr les prochaines élections.

Contribution externe
Qu'est-ce que nos prisons disent de nous?
©BAUWERAERTS DIDIER

Ils ont été mis en évidence il y a trente ans déjà et ils n’ont pas livré tous leurs secrets : ces fameux neurones miroirs qui s’activent dans nos cerveaux aussi bien lorsque nous exécutons nous-mêmes une action que lorsque nous observons une autre personne l’accomplir. Cette découverte fut suivie d’un engouement sans doute excessif comme chaque fois que nous croyons pouvoir expliquer simplement des phénomènes complexes, mais il est vraisemblable que ces neurones sont importants dans les processus de contagion émotionnelle et d’identification. Qui sait le rôle qu’ils jouent dans l’extraordinaire élan de solidarité envers les réfugiés ukrainiens auquel nous assistons ? Ces gens nous ressemblent tellement et nous craignons qu’un jour nous soyons contraints à notre tour de traverser de telles épreuves. C’est de nous qu’il s’agit, ce sont nos compagnes, nos enfants et nos vieux parents que nous voyons arriver hagards et démunis. Qui se plaindra de cette identification positive ? Nous ne pouvons que nous réjouir d’assister ainsi à l’échelle de notre continent aux mêmes mouvements solidaires que ceux qui ont accompagné les sinistrés des inondations de cet été, alors qu’on disait de notre société qu’elle n’était régie que par l’individualisme consumériste du chacun pour soi.

Comme d’autres et sans jeter la pierre qui me reviendrait comme un puissant boomerang, je ne peux m’empêcher de constater le caractère sélectif de ces contagions émotionnelles. Je pense bien entendu aux Syriens, Afghans et autres Érythréens que nous appelons migrants plutôt que réfugiés. Ça nous arrange très bien de constater qu’ils préfèrent traverser la Manche au péril de leur vie plutôt que demander un asile qui leur est si souvent refusé. Nous ne pouvons pas, n’est-ce pas, accueillir toute la misère du monde. Ils sont si différents. Faute de pouvoir nous identifier à leur détresse, nous les regardons squatter nos gares et camper sur nos aires d’autoroute.

Sommes-nous plus prompts à accueillir la bonne vieille misère de chez nous ? Celle des exclus, des sans-abri et des détenus ?

J’ai l’honneur de faire partie de la Commission de surveillance d’un établissement pénitentiaire de notre royaume et de pouvoir, à ce titre, constater de près la désespérance dans laquelle nous laissons croupir nos concitoyens qui sont si injustement traités par cette institution ironiquement appelée ministère de la Justice. Inutile sans doute de rappeler que la Belgique est régulièrement condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme pour les traitements indignes qu’elle réserve à ses détenus. Vous me direz qu’ils ont commis des délits, voire des crimes, et qu’ils n’ont que ce qu’ils méritent ? Eh bien non, ils n’ont justement pas le minimum de ce qu’ils méritent selon le règlement pénitentiaire : une cellule salubre et non surpeuplée, une douche deux fois par semaine et un préau quotidien, la possibilité de travailler et de se former. Ils n’ont pas non plus le respect minimum auquel ils ont droit de la part des agents de surveillance en sous-effectif chronique. Ils ne bénéficient pas des mêmes soins de santé physique et mentale que la population normale : être malade et détenu, c’est la double peine assurée. La drogue circule au vu et au su de tous, mais elle permet de les tenir au calme. Ça dysfonctionne à tous les étages de l’administration, mais qui s’en soucie ?

Nous les avons parqués derrière des murs épais et nous ne voulons rien savoir de ce qu’ils vivent. Cette fois, notre identification qui était si positive pour les réfugiés et neutre pour les migrants devient franchement négative. Vous imaginez une campagne de dons pour nos détenus nécessiteux ? Ils recevraient des pierres et de la mort-aux-rats ! Vous imaginez un parti politique qui ferait du respect des droits des détenus une priorité de son projet de société ? Il perdrait à coup sûr les prochaines élections. Il s’agit pourtant de nos frères en humanité. Il suffit parfois d’oser les rencontrer après nous être débarrassé de nos préjugés pour reconnaître qu’au-delà de nos histoires et de nos trajets de vie souvent si différents nous sommes pétris de la même pâte humaine. À la fois si belle, si tendre, si dure et si cruelle. Ils nous tendent un miroir. Celui de nos subreptices trahisons, de nos petits arrangements et de nos minables compromissions ? Mais non bien sûr, nous n’avons rien de commun avec ces gens-là. Passons notre chemin et réjouissons-nous d’être du bon côté des barreaux. Miroir, mon beau miroir, dis-moi que je suis un si bon et si généreux citoyen.