Et si le conflit ukrainien et la dégradation environnementale étaient liés ?

Contribution externe
Et si le conflit ukrainien et la dégradation environnementale étaient liés ?
©AFP

Une carte blanche de Léopold Ghins, analyste politique à l’OCDE. Les vues exprimées sont personnelles et ne reflètent pas nécessairement celles de l’OCDE.

La guerre fait rage en Ukraine. Civils et militaires confondus, les pertes actuelles sont estimées entre 9 200 et 12 700.1 Le nombre de réfugiés dépasse les 3 millions2, et le bilan ne fait que s'alourdir. Pendant ce temps, la crise environnementale s'approfondit elle aussi. Selon le dernier rapport du GIEC, sorti trois jours après le lancement de l'invasion russe, nous nous acheminons vers un réchauffement planétaire de 1.5 degrés par rapport au niveau préindustriel au cours des deux prochaines décennies. Une trajectoire aux conséquences dramatiques, qui réduit drastiquement les possibilités d'adaptation des espèces et des écosystèmes.

A première vue, la guerre en Ukraine est avant tout un phénomène politique, et le reflet des ambitions de Poutine. Et si conflit ukrainien et dégradation environnementale étaient pourtant liés ? En réalité, les structures économiques et techniques responsables de la crise environnementale créent un contexte au sein duquel les conflits comme celui observé en Ukraine deviennent de plus en plus probables. Ces structures incluent notamment le système énergétique, le système alimentaire et l’exploitation minière. Ceci montre qu’il sera impossible de construire la paix internationale sans une régénération à grande échelle des écosystèmes et une politique extérieure européenne orientée vers cet objectif.

Comment la production et la consommation non durables exacerbent les tensions internationales

Notre système énergétique est à la source de la majorité des émissions de CO2 et un vecteur de destruction des écosystèmes. Dans l'Europe des 27, 70% de l'énergie est produite à partir de combustibles fossiles (charbon, pétrole et gaz), et 60% de ces combustibles sont importés depuis des pays tiers. En Allemagne, 76% de l'énergie est produite à partir de combustibles fossiles, et 45% de ces combustibles sont importés depuis la Russie.3

Cette dépendance aux énergies fossiles joue un rôle dans le conflit ukrainien. La dépendance européenne au charbon, pétrole et gaz russes est une vulnérabilité qui, du point de vue de Poutine, augmente l'attractivité d'une politique extérieure agressive. À plus long terme, la hausse des prix des combustibles fossiles accroît les bénéfices escomptés du contrôle des réserves disponibles. L'Ukraine possède la sixième plus grande réserve mondiale de charbon, et la troisième plus grande réserve de gaz en Europe après la Russie et la Norvège.4

Le système alimentaire a également une influence. L'agriculture est responsable de 18.4% des émissions de CO2, et occupe 50% des terres habitables au niveau global.5 L'agriculture, en particulier sous sa forme extensive et intensive, a un impact majeur sur la fertilité des sols, la biomasse, la biodiversité et les cycles hydrologiques. L'accélération du changement climatique accroît la fréquence de chocs tels quel les sécheresses ou les inondations, et va de pair avec des prix alimentaires plus élevés et volatils.

Dans un environnement naturel dégradé, la rente associée à la possession de terres fertiles et d’eau augmente. L’Ukraine possède près de 33 millions d’hectares de terres arables (la neuvième réserve mondiale), et ses exportations représentent 13% du commerce mondial de maïs, et 8% du commerce mondial de blé. La guerre suscite une hausse rapide des prix alimentaires mondiaux, qui sera particulièrement déstabilisatrice dans des zones comme l’Afrique du Nord (où les ménages ont déjà commencé à stocker de la farine ou de la semoule), le Soudan et le Soudan du Sud, le Sahel ou le Yemen. Ces zones combinent une dépendance aux importations avec d’autres fragilités, comme la pauvreté, l’insécurité alimentaire ou l’exposition aux chocs climatiques.

Il y a enfin l’influence des minerais. Les transitions digitales et climatiques en cours sont gourmandes en métaux, dont le prix ne cesse d’augmenter. Une part significative des métaux pour lesquels la demande globale est en augmentation rapide se situe dans des pays déjà fragiles et instables, comme la République Démocratique du Congo, la Guinée ou le Guatemala. L’Ukraine, quant à elle, est le septième producteur mondial de fer, et possède des réserves non-négligeables de lithium et de terres rares, critiques pour les éoliennes et les batteries. Les minerais ukrainiens intéressent l’Union Européenne : en juillet 2021, l’Union et l’Ukraine ont lancé un partenariat stratégique sur les matières premières, centré sur les minerais.

L’urgence d’une vraie diplomatie écologique européenne

Bien que d’autres facteurs influent sur le conflit en Ukraine, ces réalités montrent que structures économiques et techniques à l’origine de la crise environnementale façonnent les incitations des acteurs du conflit ukrainien, ainsi que les effets de ce conflit sur d’autres pays. La crise environnementale crée un contexte qui intensifie les tensions au sein des pays et entre pays, et rend les conflits de plus en plus probables. Continuer à produire et à consommer comme nous le faisons maintenant, c’est s’acheminer vers un monde toujours plus instable, où les conflits se multiplient au sein d’écosystèmes de plus en plus dégradés.

Le cas de l'Ukraine confirme l'existence de connexions multiples entre la façon dont nous produisons et consommons, la destruction des écosystèmes et les tendances géopolitiques. Il justifie la mise en place urgente d'une réelle « diplomatie écologique » au niveau européen.6 Cela présuppose d'avoir une meilleure compréhension de la façon dont la crise environnementale affecte les zones fragiles, la géopolitique et les conflits. Adopter une diplomatie écologique, c'est aussi avoir une vision complète de l'environnement, qui ne se limite pas aux émissions de CO2 et considère la santé des écosystèmes dans leur ensemble. Il faudra aller au-delà d'une logique centrée sur les intérêts immédiats pour prendre en compte l'impact que les chaînes d'approvisionnement européennes ont de par le monde à travers l'extraction des ressources. La régénération des écosystèmes doit devenir la boussole de la politique extérieure européenne.

Notes

1 Estimation à partir du 24 février 2022, des Nations Unies (pour les pertes civiles, au 14 mars 2022) et des États-Unis (pour les pertes militaires, au 9 mars 2022).

2 Donnée du Haut-Commissariat de l’ONU aux réfugiés au 15 mars 2022.

3 Eurostat, données de 2020.

4 Federal Institute for Geosciences and Natural Resources (BGR, Allemagne) pour le charbon, donnée de 2019 ; US Energy Information Administration (EIA) pour le gaz, donnée de 2021.

5 OurWorldInData (émissions par secteur et utilisation des terres, données de 2016). Le chiffre de 18.4% inclut la déforestation (2.2% des émissions globales).

6 L’expression “diplomatie écologique” provident d’un rapport d’Olivia Lazard et Richard Youngs (2021), « The EU and Climate Security : Towards Ecological Diplomacy », Carnegie Europe. Les idées de ce paragraphe sont inspirées de ce rapport.