Et si on commençait à accepter notre propre vulnérabilité ?

Ce serait la première étape vers un monde plus respectueux de chacun, et même… moins dangereux.

Contribution externe
Et si on commençait à accepter notre propre vulnérabilité ?
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Il y a quelques semaines, un proche soignant me faisait part de son désarroi face au nombre de jeunes de 12-15 ans hospitalisés pour avoir voulu mettre fin à leurs jours. Il se demandait, hagard, dans quelle société nous vivions pour que des enfants de 12 ans ne veuillent plus vivre. Le même jour éclatait le scandale dans la gestion des maisons de repos avec des témoignages glaçants des maltraitances subies par nos aînés. Par ailleurs, les crises que la société traverse, crise économique, crise sanitaire, crise énergétique et climatique, ainsi que la guerre qui déchire l’Europe en détruisant un pays entier, nous secouent profondément. La détresse de nos jeunes, la maltraitance de nos aînés, la progressive destruction de notre planète à cause de nos comportements inadaptés, la difficulté à résoudre nos conflits autrement que par la violence sont les symptômes criants d’un modèle de société bâti sur l’utilitarisme et dominé par l’économie de marché qui montre aujourd’hui ses limites. Cela nous convainc de la nécessité de changer de modèle. Oui, mais par quoi commencer ?

Il me semble qu’un premier pas serait de modifier le regard que nous portons sur la vulnérabilité - la nôtre, celle d’autrui et de l’environnement - en accompagnant l’accueil de celle-ci par des politiques adéquates qui favorisent une organisation sociétale ayant comme pilier le "prendre soin" et non la rentabilité ou la "sécurisation" à tout prix. Mais cela présuppose de ne pas avoir peur de notre vulnérabilité et de reconnaître qu’elle nous affecte comme une condition normale de l’existence, même si elle ne se manifeste clairement qu’à certaines étapes de la vie (l’enfance ou la vieillesse) ou lors de la maladie, du handicap, des accidents. Cette reconnaissance de la "normalité" de la vulnérabilité nous rendrait davantage conscients d’appartenir à un monde commun.

La dangerosité des murs

Or, le déni de cette condition est encore une constante dans nos modes de vie, où nous nous efforçons bien plus à nous protéger face à ce qui menace de fragiliser de manière temporaire ou durable nos existences (la maladie, la perte, la mort) qu’à nous ouvrir à la réalité en acceptant le risque que cela comporte.

C’est ainsi que nous cherchons à nous prémunir de la moindre blessure, physique ou symbolique, que la vie pourrait nous infliger, en recherchant le pouvoir, la réussite ou une liberté comprise comme affirmation de soi et absence de contrainte. C’est ainsi que nous favorisons aussi des politiques "sécuritaires" quitte à permettre qu’on élève des murs aux frontières, qu’on enferme les migrants dans des camps, ou qu’on installe des protections urbaines contre les SDF.

Dans toutes ces situations, on cherche à interposer entre soi et la "menace" ce qui permet d’"assurer" une certaine "invulnérabilité". Mais toute protection qu’on met entre soi et la "menace" constitue de fait une épaisseur qui "isole" du contact avec la vie, la privant ainsi de la possibilité de s’épanouir. Le philosophe Roberto Esposito a parlé en ce sens du processus d’immunisation de la société (1) qui conduit celle-ci à se renfermer dans des limites protectrices - les murs de nos appartements ou les frontières de nos États - alors que sa survie dépend de la rencontre avec ce qui lui est étranger. La biologie nous l’enseigne d’ailleurs : la vie ne peut s’épanouir qu’en étant en contact avec ce qui est hors d’elle, et cela même au risque de sa destruction. Le repli sur soi par peur de notre propre vulnérabilité dans l’organisation de notre société constitue un véritable danger pour le développement des individus et de leur vivre-ensemble pacifique.

Cette attitude de repli sur soi de notre société ne compte-t-elle pas d’ailleurs parmi les causes qui provoquent chez les jeunes la perte d’orientation et de sens, et qui expliquent aussi notre difficulté à résoudre nos conflits par le dialogue et la diplomatie et à construire une paix durable dans toutes nos relations ?

Il devient urgent d’œuvrer pour la construction d’une société où l’accueil de notre commune vulnérabilité rime avec la reconnaissance d’appartenir à un monde commun. Cela permettrait d’entreprendre le changement en mettant au cœur de nos préoccupations, individuelles et politiques, non pas la protection et le gain, mais le soin de ce qui est commun.

(1) Immunitas, Protections et négation de la vie, Seuil 2020.