Voici venu le temps des barbares banals

La barbarie, dans l’Histoire, a toujours existé. Mais dans le quotidien d’aujourd’hui, elle paraît se « normaliser » d’une façon ignoble

Contribution externe
Voici venu le temps des barbares banals
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Une carte blanche de François-Xavier Druet, docteur en philosophie et lettres

Un potentat russe fait redécouvrir au monde entier les affres de la barbarie érigée en système d’État. Ce déni d’humanité révolte au point de faire ressentir son auteur comme étranger à l’espèce humaine. Il est vrai qu’une telle démesure dans l’inhumanité reste l’exception. Mais, à une autre échelle, des barbaries plus ordinaires existent et ont tendance à se banaliser.

Il y a quelques jours, piéton, j’attendais le feu vert pour traverser. En face, un excité voit rouge et n’attend pas le vert. Une dame, d’un âge certain, s’étonne : « Mais, Monsieur, c’est dangereux de passer au rouge ! » La réponse ? « Ta g… ! Barre-toi, la vieille ! »

Voici venu le temps des barbares banals. Le terme est-il exagéré ? Barbaros en grec ancien désignait le non-Grec, l'étranger. Or n'est-il pas étranger au monde des humains, le butor de notre fait divers ? Mais aussi « barbare », au sens (vieilli) de non civilisé ? On pourrait objecter qu'il n'y a pas là de quoi faire un fromage. Pourtant pareille bestialité laisse les témoins interdits. Et sans réaction, même s'ils désapprouvent. Par crainte de représailles ? Ou parce que la goujaterie se banalise ?

L’entrée de gamme

Les sursauts de cette barbarie de proximité se sont multipliés dans la rue, mais aussi sur les forums et les réseaux sociaux.

Combien de politiciens ont tourné pour cela la page de la politique. Insultés, sinon agressés sur la voie publique, accablés d'injures, d'obscénités, voire de menaces de mort, sur Facebook ou Twitter, ont-ils conclu à leur impuissance face à cet assaut quotidien de la barbarie ? Ou plutôt au risque d'y répondre et de se laisser entraîner eux-mêmes, malgré eux, sur ce terrain fangeux ?

Une animatrice française a dû récemment être placée sous protection policière. Un reportage sur l'islamisme radical à Roubaix, avec immersion dans les milieux extrémistes, a été présenté dans son émission Zone interdite. Sur-le-champ, les menaces de mort ont fusé.

Des joueuses de tennis sont prises à partie par des parieurs déchaînés, après un match qui gâche leurs paris : « Va crever ordure » ou « Je te souhaite d’avoir un cancer » ou autres éructations moins amènes.

Des médias qui avaient créé des espaces de parole à la suite des articles publiés sur leur site ont dû renoncer à cette expression libre. La barbarie y a trop vite remplacé et empêché tout débat de bon sens et tout échange de points de vue entre lecteurs civilisés.

La barbarie, dans l’Histoire, a toujours existé. Mais dans le quotidien d’aujourd’hui, elle paraît se « normaliser » d’une façon ignoble. Est-elle catégorielle ? Serait-elle l’apanage d’une frange de la société que de supposés bien-pensants appellent la « populace » ? Il n’en est rien, car la grossièreté et la platitude ne portent pas d’estampille sociale. Et les gens de la haute ne sont pas en reste.

Le haut de gamme

En parallèle agissent aussi, d’une manière plus masquée, les barbares banals en col blanc.

Certains gèrent un réseau international de maisons d’accueil pour personnes âgées. Le luxe débridé et tapageur des installations sert de prétexte à des pensions exorbitantes sans accroître le bien-être des « protégés ». Dans ces murs dorés, on rogne sur la nourriture et sur les soins. C’est à croire que l’entreprise soigne en priorité les actionnaires.

D’autres, milliardaires, acceptent sous sourciller de voir leur fortune augmenter de façon magistrale pendant la pandémie. Par contrecoup, l’aide des pouvoirs publics à l’économie réelle a rempli les poches de ces requins de l’économie virtuelle et financière. Où se situe dans l’humanité celui qui se lave les mains de l’état du monde et guette, sans souci de justice, le milliard suivant ?

Chef d’État ou simple quidam, ce sont les barbares eux-mêmes, par leurs actes, qui se placent en marge de l’humanité. Ils demeurent minoritaires. L’humanité ne compte-t-elle pas aussi – et en bien plus grand nombre – des femmes et des hommes dignes de ces noms ? Souvent moins voyante, leur densité humaine fait largement contrepoids.