Dans la finance, on blanchit aussi par le langage

Objectif : la faire passer pour une activité saine et vertueuse. Exemples de ce blanchiment : "investissement" plutôt que "spéculation", "Juridiction" plutôt qu’"État", etc. L’imposture langagière anesthésie la critique.

Contribution externe
Dans la finance, on blanchit aussi par le langage
©Illu Blaise

Une carte banche de Michaël Lucas, coordinateur général de l’ASTM asbl, ONG luxembourgeoise de développement.

Quand on spécule sur les matières premières, accentuant ainsi l’insécurité alimentaire d’une part significative de la population mondiale, est-il correct de s’appeler "investisseur" ?

Les acteurs de la finance ont inventé un jargon propre qu'ils nourrissent au fil de leurs publications et de leurs discours, un jargon, empreint d'anglicismes qui dessinent le périmètre d'un entre-soi utile: chaque mot ("compliance", "implémentation", etc.) puisé dans le répertoire de cet argot lisse signifie leur appartenance au cercle des maîtres du monde.

Rien de bien original à cela: tout groupe social un peu particulier élabore son vocabulaire propre, signe de reconnaissance et, en même temps, facteur d’exclusion.

Mais le jargon de la finance remplit une autre fonction: la faire passer pour une activité saine et vertueuse. "Dans la finance, on blanchit aussi par le langage" relève avec justesse le philosophe québécois Alain Deneault. "Définir les mots est un acte politique. Qui en fixe le sens se dote d'un atout stratégique"(1).

Sans apport à l’activité économique

Je propose, dans les lignes qui suivent, quelques exemples de ce blanchiment, à commencer par le mot-clef INVESTISSEMENT, tellement présent dans la littérature spécialisée qu'on pourrait le confondre avec la finance.

L'essentiel des opérations dites d'investissement relève en réalité du placement (la réglementation se réfère d'ailleurs aux Organismes de placement collectif en valeurs mobilières) voire de la spéculation, sans aucun apport d'argent frais dans l'activité économique, les sommes placées ne quittant pas le périmètre des marchés financiers. Le marché secondaire, où les titres ne font que "passer d'un portefeuille à un autre sans aucun effet productif supplémentaire (…), représente la part principale des volumes et des revenus de la finance".(2) "Par habitude folklorique, nous disons que l'acheteur d'une action (de la société X) a investi dans (cette) société, mais c'est une pure fiction" écrivait déjà Adolf Augustus Berle en 1962, se référant aux transactions boursières (3). « Vouloir faire croire qu'un tel personnage (celui qui achète des titres en bourse) investit dans la compagnie ou est un fournisseur de capital alors qu'il se borne à placer de l'argent sur un titre et à ponctionner la société pour toucher sa rente est un pur sophisme ».(4)

La tendance n’est pas à l’investissement

On pourrait objecter que, par exemple, les fonds activistes investissent (au sens d'occuper les lieux de décision) la firme dans laquelle ils prennent des participations ; c'est juste, mais encore ici, la visée spéculative du raider (prédateur) prend généralement le dessus sur l'investissement. Ainsi, le fonds anglais Bluebell Capital ne cachait pas la motivation boursière de sa campagne (réussie) visant à évincer Emmanuel Faber de la direction de Danone. Au demeurant, ces cas sont tout à fait minoritaires. La gestion des portefeuilles mobiliers est pour l'essentiel passive, donc, dans les faits, sans aucune réelle velléité d'exercer un quelconque contrôle sur les entreprises concernées.

La diminution constante, depuis des années, du temps de détention des titres par les acheteurs démontre, s'il le fallait encore, que la tendance n'est pas à l'investissement. La durée moyenne pour les placements ordinaires est passée sous la barre de l'année, alors que dans le trading à haute fréquence, dont le poids ne cesse de croître, cette durée se mesure en secondes. La notion de long terme inhérente au concept positif d'investissement (comme on dit qu'on investit en quelqu'un) est absente de la majorité des opérations sur les marchés financiers. Celui qui y place son argent pense d'emblée à la porte de sortie (5).

Aussi, l'essentiel de ce qui aujourd'hui est présenté comme investissement durable (6) n'est que placement et spéculation, sans effet de réallocation des moyens au profit de la transition énergétique et écologique.

Des "places financières", peu ouvertes, si discrètes

Les INVESTISSEMENTS DIRECTS A L'ETRANGER (IDE) sont une autre illustration du détournement de langage caractéristique du secteur. Les champions bénéficiaires d'IDE que sont le Luxembourg et les Pays-Bas affichent fièrement des ratios "stock d'IDE/PIB" exceptionnels: 6069% pour le Grand-Duché et 759% pour les néerlandais . Mais ces IDE s'avèrent être, pour l'essentiel, des investissements fantômes ou fictifs, "sans aucune activité commerciale réelle (…), qui visent souvent à minimiser la facture fiscale globale des multinationales", selon un rapport du FMI et de l'Université de Copenhague.

Dans leur verve littéraire, les commentateurs aiment aussi utiliser l'expression INDUSTRIE DE LA FINANCE. Il est vrai que le langage commun reconnaît "industrie du spectacle" ou encore "industrie des loisirs", mais la finance, pas plus que le spectacle ou les loisirs, n'a rien d'une industrie au sens propre du terme, à savoir celle de la production de biens matériels. "Industrie de la finance" crée la confusion et entretient l'illusion que l'activité dans son ensemble joue un rôle indispensable et vertueux dans l'économie réelle.

PLACE FINANCIERE offre une autre figure de cette fabrique du consentement bien entretenue par les communicants: qu'est ce que cette concentration d'activités à Londres, à New York, à Paris ou à Luxembourg a d'une "place" si ce n'est le nom? L'artifice vise à attribuer à la finance le crédit de la transparence généralement associée à la place publique, tandis que ses protagonistes chérissent la discrétion des officines feutrées protégées par le secret des affaires et de l'administration

Vous avez dit "optimisation fiscale" ?

L'expression convenue d'OPTIMISATION FISCALE constitue une autre illustration de cette corruption du vocabulaire. Les manuels de droit énoncent, classiquement, que la différence entre l'optimisation et l'évasion fiscale réside dans le caractère légal de la première, la seconde ne l'étant pas. Cette façon de présenter les choses est bien entendu utile : l'ingénierie fiscale, chère aux Big Four et autres consultants, ne serait qu'une juste exploitation des mécanismes légaux. En réalité, il s'agit d'explorer sciemment les nombreuses zones grises et les méandres des multiples droits nationaux et sous-nationaux, en s'appuyant sur des interprétations juridiques orientées, sujettes à caution. Ce n'est qu'après coup, lorsque le montage est soumis à l'examen du juge (quand c'est le cas), qu'apparaît sa légalité ou son illégalité. La différenciation est artificielle et certains, comme le réseau Tax Justice Network, proposent de parler, dans les deux cas, d'abus fiscal

Il est frappant de noter que les protagonistes de la finance, dans leur plaidoyer pro-domo, aiment souligner qu'aujourd'hui, ce ne serait plus comme avant : "les choses ont changé ; la profession s'est moralisée". Mais ce même discours était tenu, par les mêmes, il y a 10 ans, l' "avant" dénoncé. Qu'avoueront-ils dans 10 ans sur leurs pratiques actuelles ? L'abus fiscal s'apparente à une course dans laquelle les grosses fortunes et leurs conseillers ont toujours quelques longueurs d'avance.

Soumis à des "Juridictions" et non à des "États"

Enfin, plutôt que de se référer à l'Etat (parce que, le plus souvent, c'est bien de lui qu'il s'agit), les experts se plaisent à évoquer ce qu'ils appellent la JURIDICTION. Peu subtil, cet adossement sémantique de la finance à l'idée de légalité n'en est pas pour le moins efficace: que l'on aille dans les Seychelles, au Delaware ou dans les Bermudes, ces destinations sont nommées juridictions, c'est à dire des lieux où on dit le droit, où on agit conformément à la loi. On est donc légitime d'y installer son siège ou sa succursale, passant sous silence le lobby permanent et l'ingénierie active des consultants, des fiscalistes et des avocats (7), dont l'activité, précisément dans ces territoires de complaisance, réduit le droit à de l'autorégulation et à une contrainte formelle qu'on aura tôt fait de contourner.

"Comme George Orwell l’a bien montré, les détournements de langage le rendent vague et imprécis voire mensonger et tendent à geler la pensée” (8). En l’occurrence, l’imposture langagière tend à anesthésier, autant que possible, toute analyse critique qu’intuitivement, les travailleur.se.s du secteur et les petit.e.s épargnant.e.s pourraient être tenté.e.s de développer. Elle offre, en même temps, une réponse à la dissonance cognitive qui frappe bon nombre d’entre eux.elles.

Issue d'une communauté essentiellement anglophone, la novlangue financière a colonisé notre vocabulaire, au point que les voix critiques finissent elles-mêmes par en utiliser certaines expressions. Je m'efforce de l'éviter, ne souhaitant pas participer au blanchiment de ce qui n'est pas blanc… ni vert d'ailleurs, mais ça, c'est une autre histoire.

=> Notes (1) Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, Une généalogie du libéralisme autoritaire, La Fabrique éditions, 2018, p. 97.

(2) Alain Grandjean et Julien Lefournier, L’illusion de la finance verte, Les Editions de l’Atelier, 2021, p. 66. Lire aussi : « C’est une confusion entretenue entretenue à la fois par l’utilisation malheureuse du terme « investment », repris en français par « investissement » qui est en fait un placement… ».

(3) Cité par Chamayou, op. cit., p. 113.

(4) Chamayou, op. cit., p. 113.

(5) "Finalement, l’enjeu pour la French Tech est désormais de démontrer qu’elle est capable de fournir aux investisseurs qui ont cru en elle une porte de sortie à la hauteur de leurs ambitions", euphémise le journaliste Vincent Fagot, Du Jamais vu : la French Tech lève 1 milliard d’euros en une journée, Le Monde, 23.09.2021

(6) Je n’aborde pas ici le large sujet de la définition du durable ou ESG dans la finance ni celui de la compatibilité du capitalisme financiarisé (voire du capitalisme tout court) avec les ambitions de justice sociale et environnementale.

(7) A titre d’exemple : La part de l’ombre des avocats de Baker McKenzie, Jérémie Baruch et autres, Le Monde, 6 octobre 2021.

(8) Hélène Tordjman, La croissance verte contre la nature, Critique de l’écologie marchande, La découverte, 2021, p. 18.