"Journal de survie de Nadiya" : Le fantôme de la guerre nous suit jusqu’ici

Un billet de Nadiya Dermanska, journaliste de télévision et rédactrice, qui a travaillé de 2009 à 2013 à Bruxelles en tant que correspondante spéciale pour les médias ukrainiens. Elle vivait et travaillait à Kiev, en Ukraine, jusqu'à son départ fin mars. Le prénom “Nadiya” veut dire “Espoir”.

Contribution externe
"Journal de survie de Nadiya" : Le fantôme de la guerre nous suit jusqu’ici
©Belga / Raphaël Batista

Il m’a fallu un peu de silence pour me remettre d’aplomb.

Rappelez-vous : après un mois de guerre que nous avons passé à Kiev, notre famille a décidé de quitter la capitale de l'Ukraine. Nous nous sommes déplacés vers l'ouest du pays, où il n'y a presque pas de bombardements. Mon mari, ma sœur et moi avons vécu dans un hôtel pendant trois jours. Puis ma sœur et moi avons trouvé refuge en Pologne. J'ai dû prendre une décision difficile. Les hommes ne peuvent pas aller à l'étranger maintenant. Alors mon bien-aimé est resté en Ukraine, à l'ouest. La guerre nous a séparés. J'espère que ce ne sera pas pour trop longtemps.

C’était samedi matin. Ma sœur et moi traversons la frontière entre l'Ukraine et la Pologne. Il y a deux grosses valises dans le coffre. L’une avec des affaires d'été et l’autre avec des affaires d'hiver. Nous ne savons pas pour quelle durée nous partons. Et nous ne pouvons certainement pas nous permettre d'acheter de nouvelles choses. A la frontière, les formalités et les contrôles nous prennent environ trois heures. Et nous voilà arrivées dans l'Etat voisin.

A mi-chemin de Varsovie, nous nous arrêtons dans une station-service à Lublin où nous sommes également accueillies dans un camp pour aider les Ukrainiens. En présentant notre passeport de citoyen ukrainien, on peut obtenir une carte SIM d'un opérateur polonais. Nous avons également reçu une soupe chaude et des sandwichs. Nous avons bu du café et mangé des fruits. Il y a également un emplacement pour choisir des vêtements et des chaussures ainsi que des médicaments. Tout cela est une initiative des Polonais. Ils viennent tous les jours à la périphérie de Lublin et travaillent comme bénévoles. Nous leur en sommes très reconnaissants.

Cette situation est absolument neuve pour nous : je suis à l'étranger, mais ce n'est pas un voyage d’affaires. Et pourtant Il y en a eu plusieurs centaines dans ma carrière de journaliste internationale. Ce ne sont pas non plus des vacances. Je suis une personne qui fuit la guerre dans mon pays.

Nous avons trouvé un refuge à la périphérie de Varsovie. Maintenant, la suite n'est pas du tout claire pour nous. Les derniers jours se sont écoulés avec de bien tristes pensées. Probablement les journées les plus triste depuis le début de la guerre. Nous avons vu les photos de Boutcha près de Kiev. C'est la ville d'où ma sœur et ma mère ont réussi à s'échapper le 11 mars. Boutcha a été libérée de ses occupants uniquement le week-end du 3 avril. Et ce que nos militaires et nos journalistes ont vu là-bas peut être décrit en un mot : massacre. Déjà ma mère et ma soeur tremblaient là où elles se terraient de peur d’être prises. Elles savaient que les Russes tuaient. Maintenant, les corps des habitants de la ville sont dans les rues, dans les cours, et des charniers ont déjà été découverts. Des gens ont simplement été enterrés dans les bois, avec une croix faite de branches. Les corps des personnes torturées dans le sous-sol du sanatorium pour enfants ont également été retrouvés. Il y a des femmes et des enfants torturés et violés. Toutes ces photos ont fait le tour du monde et ont fait la une des journaux du monde entier. Souvenez-vous de ce nom. Massacre de Boutcha. Le monde entendra souvent ce nom aux tribunaux internationaux. Le coupable doit être puni. Je ne sais pas comment nous pourrons retourner dans la ville de Boutcha autrefois douce et gaie. Parce qu'une image terrible se dressera toujours devant nos yeux. Il m'est difficile d'imaginer ce qui aurait pu arriver à ma mère et à ma sœur si elles n'avaient pas réussi à franchir le point de contrôle des occupants russes ce jour-là. Je ne veux même pas y penser.

Ma famille est maintenant séparée. Maman et quelques amis sont à 300 kilomètres de Boutcha. Mon mari est à l'ouest de l’Ukraine. Ma sœur et moi sommes à l'étranger. Le fantôme de la guerre nous suit jusqu’ici. La seule chose qu’il n’y a pas, ce sont les explosions et les sirènes. Nos perspectives pour l'avenir sont très vagues. Nous vivons au jour le jour. Quand la guerre finira-t-elle ? Combien y aura-t-il d'autres victimes ? Qui reconstruira le pays et comment ? Y aura-t-il du travail ? Où vais-je vivre ? La vie de millions d'Ukrainiens comme la mienne a été détruite tôt le matin du 24 février 2022.

Jusqu'à présent, nous avons survécu. Alors on avance aveuglément. Nous n’avons pas le choix.