Entrer en guerre avec une économie par terre est suicidaire

L’avenir de l’Europe ne se décidera pas dans les ruines de Marioupol et de Kharkiv, et encore moins dans les rues de Kyiv ou de Kherson. L’Europe n’a pas à renaître du chaos des pays de l’Est.

Contribution externe
Entrer en guerre avec une économie par terre est suicidaire

Une opinion de Carl-Alexandre Robyn, ingénieur-conseil en valorisation de startups,fondateur du Cabinet Valoro

Entrer en guerre avec une économie par terre est suicidaire. C’est exactement ce que les Européens ne doivent pas faire. Pourtant, c’est ce à quoi nous poussent d’éthérés eurodéputés qui aiment se payer de mots. Eux, sont pour une zone d’exclusion aérienne, pour l’envoi d’une mission de paix de l’Otan en Ukraine, pour l’embargo total du pétrole et du gaz russes.

C'est fascinant comme le conflit en Ukraine entraîne chez nos mandataires des kyrielles de discours grandiloquents, comme celui de Raphaël Glucksmann dans sa tribune parue dans Le Monde du 16 mars 2022) : des sentences jaurésiennes mâtinées d'accents churchilliens… Des mots empathiques, de l'emphase, une vanité triomphante…et peu de sens commun.

Un eurodéputé qui n’a pas beaucoup travaillé dans la vraie vie, qui n’a jamais été dans le besoin, qui est généreusement payé pour un travail purement contemplatif de parlementaire européen et qui décide, en nom et pour compte des plus pauvres d’entre nous, des privations qu’ils doivent accepter de bon cœur. A la maman acculée à des choix impossibles : chauffer son foyer ou nourrir ses enfants ou se déplacer ; l’eurodéputé "va-t-en guerre" apporte le réconfort de son argumentaire moralisateur : vos souffrances sont le témoignage de notre amitié et de notre solidarité envers le peuple ukrainien. Alors que lui, il fait face à des choix cornéliens d’un autre ordre : dans quels médias me répandre, dans quels cocktails mondains apparaître et sur quels plateaux de télévision me pavaner?

Le beau monde politique donne des leçons de morale, mais ce sont ceux en détresse financière qui souffrent. Et ces derniers n’ont malheureusement pas voix au chapitre. C’est ahurissant de voir tous ces parlementaires, nantis, disserter sur les principes et les intérêts vitaux de l’Europe : eux évoquent les valeurs, les pauvres, de leur côté, les paient de leur sueur, de leur fatigue, de leur désespoir devant une alternative à chaque fois funeste ; eux, invoquent les intérêts vitaux de l’Europe en piétinant les intérêts indispensables des plus démunis de leurs propres concitoyens (100 millions d’européens, sur une population totale de 450 millions d’habitants, avaient déjà difficile à joindre les deux bouts avant le conflit en Ukraine).

Un pouvoir d'achat amputé

"Un grand plan européen de solidarité devra garantir que les ménages modestes ne paient pas l'addition d'une inévitable hausse des prix", annonce benoîtement cet eurodéputé. C'est impossible : quel que soit le plan d'aide, les pauvres verront leur pouvoir d'achat amputé (le litre d'essence grimpe de 1 euro, l'Etat accorde une aide de …15 ou 20 centimes, l'addition reste salée pour les pauvres).

Par ailleurs, l’endettement public européen a déjà explosé avec les plans massifs d’aides financières gouvernementales déployés pendant la pandémie du Covid. L’illuminé R. Glucksmann et d’autres "bellicistes de salon" s’imaginent que la planche à billets peut tourner à l’infini. Mais demain ce seront également les classes moyennes qui seront davantage appauvries lorsqu’immanquablement les impôts seront majorés pour commencer à résorber la dette colossale accumulée par les Européens.

Nous passer des fournitures russes est irréalisable : "nous aurions un choc inflationniste gigantesque, sans précédent, qui amputera drastiquement le pouvoir d'achat"(Bruno Colmant dans le Trends du 17 mars 2022). "Nous sommes en train d'entrer dans une crise alimentaire sans précédent", prévient Emmanuel Macron (Le Figaro et L'Obs du 25 mars 2022). "La crise ukrainienne affole les finances publiques"(Le Soir du 25 mars).

Lorsque nous revivrons la période ultra-inflationniste de la République de Weimar et que le pain de 800 g coûtera 1 million d’euros, les populations de l’UE descendront dans les rues et renverseront leurs gouvernements qui les appauvrissent, non pas par impérieuse nécessité (l’UE n’est pas attaquée) mais par coquetterie de solidarité.

Les gilets jaunes, lorsque le baril de pétrole était à 70 dollars, inquiétaient déjà les gouvernements de nos démocraties libérales. Avec un baril à bientôt 200 dollars : il ne restera plus rien de celles-ci. Un gouvernement démocratique a vocation à tomber lorsque la population ulcérée par les pénuries (alimentaires, énergétiques) qu’on lui impose injustement et inutilement (pour une guerre qui n’est pas la sienne) descend dans la rue.

Avec l’embargo prôné, et le désastre inflationniste et récessif qui s’ensuivra, Poutine gagnera parce que les gouvernements européens se seront mis leurs propres populations à dos. Les troupes russes pourraient alors nous envahir aussi facilement que le couteau traverse le beurre…

Nous, européens membres de l’Otan, serions forcés de recourir à l’arme atomique à titre de défense ultime, mais restera-t-il encore un gouvernement en place pour prendre cette décision ?

La Belgique, cible par excellence

La question est d’autant plus primordiale pour nous, Belges, qui serons probablement les premiers à être atomisés en cas de guerre ouverte entre l’Otan et la Russie. Parce qu’il faut garder à l’esprit que nous figurons depuis l’époque de le guerre froide en tête de liste des cibles symboliques prioritaires prévues par L’Etat-major russe puisque nous abritons les sièges du Conseil européen, de la Commission européenne, de l’Otan et du Shape.

Donc, notre pacifique petit royaume, qui n’est ni coupable ni responsable du conflit lointain entre peuples slaves, aura droit, en primauté sur les autres capitales de l’Otan, et à titre d’exemple, au minimum à deux bombes nucléaires. Il est également probable qu’avec l’effroi provoqué par le sacrifice atomique de la Belgique sur l’autel des frappes tactiques nucléaires, les belligérants négocient un statu quo pour stopper l’oblitération mutuelle de l’Europe occidentale et slave.

Cette guerre n’est pas notre guerre ! Nous, Européen, ne sommes pas la cible de Poutine : ni en Ukraine, ni en Géorgie, ni en Syrie. Son objectif ce sont les peuples slaves des anciennes républiques soviétiques. Ni Poutine, ni le peuple russe, et encore moins les oligarques, ne se vivent en guerre avec l’Occident, qui les enrichit tant : aucun n’a envie de tuer la poule aux œufs d’or.

L’Ukraine a peu à voir avec nos principes (la preuve c’est que cette "démocratie kleptocratique", parce que dévoyée par la corruption et la prédation économique des oligarques, il y a encore deux mois, ne remplissait pas les critères pour être éligible à intégrer l’UE) et rien du tout à voir avec nos intérêts vitaux, surtout lorsque son gouvernement veut nous faire basculer dans la 3e guerre mondiale.

L’avenir de l’Europe ne se décidera pas dans les ruines de Marioupol et de Kharkiv, et encore moins dans les rues de Kyiv ou de Kherson. L’Europe n’a pas à renaître du chaos des pays de l’Est. Nous ne sommes pas les gendarmes du droit international. Nous n’en avons ni la vocation, ni les moyens militaires. Nous pouvons en faire la promotion, mais nous n’avons pas à imposer nos principes au monde entier, il nous est déjà largement suffisant de les défendre au sein de notre chétive union de 27 pays disparates.

Condamnons un Poutine revanchard et agressif, continuons à déployer notre solidarité envers les réfugiés ukrainiens, mais ne fournissons au gouvernement ukrainien ni avions, ni missiles sol-air, et surtout arrêtons l’escalade (sanctions, contre-sanctions…) que nous avons engagée pour assécher financièrement la machine de guerre du Kremlin. Et qui, par retour de bâton, ruine directement et indirectement nos économies.

Il s'agit de la realpolitik : Vladimir Poutine nous braque l'arme énergétique, l'arme alimentaire (Blé, maïs, tournesol… le grenier de l'Europe est frappé au cœur), et il a le doigt sur la gâchette des frappes tactiques nucléaires. Si le président russe considère que fournir des avions de combat à son ennemi est un acte de cobelligérant, il faut bien considérer cela.

Bien sûr, on n’est pas obligé d’accepter que Poutine fixe lui-même, lui seul, les termes du débat, mais alors il faut en accepter les conséquences terriblement sinistres et sauter dans le gouffre de la guerre mondiale. Et si c’est la fatalité, mieux vaut alors être paré d’une économie forte pour soutenir l’effort de guerre.

Les Ukrainiens se battent pour leur liberté, tant mieux ! Mais Kyiv n’est ni la capitale de l’Europe, ni son symbole, ni son berceau, ni sa tombe !