Les robots biologiques sont-ils des êtres vivants ?

Les xénobots sont capables de se reproduire et ouvrent un champ gigantesque d’applications à la médecine. Mais comment doit-on les définir ? Bousculent-ils la définition que l’on donne de la vie, de la nature humaine ?

Contribution externe
Une illustration de Vincent Dubois
Une illustration de Vincent Dubois

Une carte blanche de Louis de Diesbach, Senior manager chez Cream Consulting.

L'histoire de la littérature témoigne, depuis toujours, de cette aspiration un peu folle à s'élever au rang du divin et à créer la vie là où, pour reprendre la Genèse, il n'y avait qu'informité et vide. Du mythe prométhéen au Meilleur des mondes de Huxley (1936) en passant par Frankenstein de Shelley (1818) ou les différents travaux eugéniques de la fin du XIXe, la question de la création de la vie - et de sa nature - a influé sur notre histoire culturelle, scientifique et politique.

Deux siècles après la parution du roman de Shelley, des scientifiques américains annoncent la création de xénobots - des robots biologiques qui, au contraire de leurs cousins mécaniques, ont une capacité de reconstitution et d'autoréparation. Ces merveilles technologiques sont composées de cellules souches d'embryons de grenouilles assemblées par un algorithme pour former, selon les mots de leur concepteur, "des formes de vies entièrement nouvelles". L'information date de janvier 2020 et vient chambouler notre conception du monde. Près de deux ans plus tard, le chamboulement redouble : ces créations sont également capables de se reproduire et ouvrent un champ gigantesque d'applications à la médecine, notamment dans la guérison potentielle du cancer et du vieillissement. Si le débat demeure quant à la nature exacte des xénobots - robots, êtres vivants, cyborgs, etc. -, ils viennent déstabiliser certaines conceptions bien ancrées. En effet, si ces robots se meuvent selon leur bon vouloir, s'ils se reproduisent, peut-on dès lors dire qu'ils sont vivants ? Les xénobots apportent un nouveau prisme à cette question philosophique ancestrale : qu'est-ce qui définit la vie, le vivant, la nature humaine ? Vaste sujet.

Les dangers d’une réponse

Pic de la Mirandole, jeune philosophe italien de la seconde moitié du XVe siècle, nous avertissait déjà sur les dangers à vouloir répondre à une telle question. Au-delà de sa difficulté et de sa potentielle insolvabilité, la découverte d'une réponse serait sans doute plus grave à ses yeux que de laisser vivre l'inconnu. En effet, une définition exacte de la nature humaine ou de la vie figerait ces dernières et empêcherait leur plasticité. En ôtant à chacun la potentialité de s'autodéfinir, ou de s'autodéterminer, on porterait atteinte à son autonomie et à sa dignité. Le propre de l'homme serait donc de ne pas avoir de nature propre et de pouvoir évoluer dans l'incertitude, dans le doute, et dans la liberté. On retrouve ici les prémices de la pensée sartrienne lorsque Sartre déclare dans L'existentialisme est un humanisme que "l'existence précède l'essence". En se basant sur l'exemple d'un coupe-papier et en amenant à réfléchir sur l'homme, le philosophe en vient à dire que "l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se définit après" - cela n'étant possible qu'en respectant la plasticité de chacun, et son droit de projeter sa vie.

La question de l’oiseau à trois pattes

Contemporain de celui qui a refusé le prix Nobel de littérature en 1964, le médecin et philosophe Georges Canguilhem s'est aussi penché sur la question de la vie et de notre rapport au vivant. Refusant également une définition stricte et rigide de la vie, il s'aperçoit que la vie peut prendre différentes formes, différentes allures, pour reprendre ses mots. Rédigeant sa thèse sur le normal et le pathologique, il en vient à conclure que ces termes ne sont pas aussi objectifs que pourrait le laisser présumer la sagesse populaire et qu'ils sont, avant tout, une question de norme et de valeur, de subjectivité. Avec des mots qui doivent encore résonner aujourd'hui, Canguilhem écrit qu'il "n'existe pas de forme réduite de vie" et il s'interroge sur les possibilités que la vie se donne à elle-même - dans toute la plasticité qu'offrent les différents possibles. Dès lors, face à un oiseau à trois pattes, il se demande s'il faut être plus "sensible à ceci que c'est une de trop ou à cela que ce n'est guère qu'une de plus". En réactualisant sa question à la lumière des xénobots et de la technique, on est en droit de se demander quelle nouvelle forme de vie l'avenir va nous réserver - et quelle souplesse, quelle dignité, nous pouvons lui accorder. Ce nouveau possible est-il "de trop" ou bien n'en est-il "guère qu'un de plus" ?

Quelle est notre maîtrise ?

Mais les xénobots ne sont pas, à proprement parler, ce que Canguilhem appellerait un essai de la vie - ils restent une création technique et technologique aux innombrables futurs. La philosophie de la technique reste toujours une philosophie de l’être humain qui l’utilise. Gilbert Hottois, grand nom de la philosophie technicienne et professeur à l’ULB, rappelait déjà en 1984 que les inventions en tant que telles ne présentaient pas de danger - c’est leur non-maîtrise et leur extrapolation utilitariste qu’il faut contrôler. Dans le cas de robots qui sont capables de se mouvoir et de se reproduire (et de vivre ?), quelle maîtrise pouvons-nous encore leur imposer ? La plasticité de l’expérience humaine, si chère à Pic de la Mirandole ou à Sartre, peut-elle alors amener à autant de nouvelles allures de la vie que l’humain le jugerait possible ou envisageable ? Le travail de régulation et d’encadrement par les comités d’éthique et les gouvernements est considérable pour tenter de garder cette maîtrise sur cette invention et les nouvelles voies qu’elle génère.

Les pistes que Hottois nous offre sont nombreuses et sa réflexion sur la technique se doit d'être lue et relue dans ce nouveau champ des possibles que la vie semble nous présenter. Dans Le Signe et la Technique, il nous conseillait déjà de prendre garde à ce que l'univers chiffré de l'ordinateur, avec ses 0 et ses 1, ne devienne pas l'univers tenu pour réalité. Plus spirituellement même, il nous mettait en garde de veiller à ce que la technique ne prenne pas le pas sur le séjour symbolique de l'homme dans l'Univers - comme un présage bienveillant à respecter notre plasticité et notre devenir propres, à soutenir un projet humain.