Pourriez-vous tuer un poisson pour la science ?

Une récente étude très intéressante éveille nos consciences sur des questions morales aussi essentielles que notre rapport à la science et à l’autorité, notre attitude vis-à-vis des animaux et notre responsabilité à leur égard.

Pourriez-vous tuer un poisson pour la science ?
Contribution externe

Une opinion de David Bertrand, Professeur de psychologie à la haute école Vinci (1)

Il y a une soixantaine d’années, le professeur de psychologie Stanley Milgram mettait au point une expérience devenue classique. À l’université de Yale, aux États-Unis, il avait demandé à des participants d’envoyer des chocs électriques à un sujet qui devait réaliser un test de mémoire. L’intensité de ces chocs augmentait au fur et à mesure des erreurs de l’élève. En réalité, les participants ignoraient qu’il s’agissait d’une mise en scène dans laquelle l’élève ne recevait aucun choc. Reproduite et validée des dizaines de fois, la désormais célèbre expérience de Milgram permit de démontrer que dans la condition où d’une part le participant ne voit pas l’élève mais peut entendre ses plaintes (simulées), et où d’autre part il reçoit les ordres d’un expérimentateur présent dans la pièce, environ deux personnes sur trois vont envoyer l’ultime décharge, potentiellement mortelle, à savoir 450 volts. Milgram en conclut que si deux tiers des gens sont capables de se soumettre à une autorité et de faire souffrir une autre personne, c’est parce qu’ils se plongent dans un état dit "agentique" qui éliminerait le sentiment de responsabilité. Cela expliquerait pourquoi des gens ordinaires peuvent se transformer en bourreau dans certaines circonstances, comme ce fut le cas dans l’Allemagne nazie.

Notre rapport à la science

Mais si ces résultats restent tout à fait valables, les conclusions de Milgram sont aujourd'hui remises en question. C'est ce que défend le chercheur Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale à l'université de Grenoble-Alpes, à travers une expérience aussi ingénieuse qu'originale et présentée en détail dans son dernier livre intitulé Face aux animaux (2).

Imaginez la situation suivante. Vous participez à une expérience rémunérée menée dans l’université de votre ville où l’on vous propose d’administrer un produit chimique à un gros poisson qui nage dans un aquarium situé en face de vous. L’objectif est de tester la toxicité de ce produit destiné aux personnes âgées souffrant de problèmes de mémoire. Le but étant au préalable d’évaluer l’effet du produit sur la mémoire du poisson et de déterminer le moment à partir duquel il devient toxique. Menée jusqu’au bout, l’expérience entraîne alors la mort de l’animal. Pour l’injection, vous disposez d’un ordinateur relié à une seringue permettant d’introduire une par une les 12 doses de produit dans l’eau. Les battements cardiaques du poisson, mesurés par un capteur, sont audibles et visibles sur un écran. Au fur et à mesure des doses, ces battements sont perturbés et vous signalent de façon explicite la détresse du poisson. L’expérimentateur se trouve à côté de vous et vous indique qu’il est important de continuer dans l’intérêt de la science, même si vous avez le droit d’arrêter quand vous le souhaitez. Mais ce que vous ignorez, c’est que l’animal est un robot recouvert de silicone, un poisson biomimétique si bien conçu que comme vous, près de 85 % des participants n’y auront vu que du feu.

Le résultat principal de cette étude est qu’un peu plus de la moitié des participants (53 %) a administré la totalité des 12 doses. Tous les sujets ont alors été soumis à une série de questionnaires. Il en ressort que la raison majeure qui semble expliquer leur comportement est leur rapport à la science. Les sujets ayant une attitude "pro-science" sont ceux qui ont administré le plus de produit. Cela ne signifie pas cependant qu’ils soient insensibles au sort de l’animal. En effet, de nombreux participants ont ressenti du stress et une forme d’empathie envers le poisson. Mais ils arrivent à garder une distance émotionnelle car ils pensent que l’intérêt de la recherche rend le sacrifice de l’animal acceptable. Ils se sentent dès lors plus satisfaits que les autres d’y avoir participé. À l’inverse, les sujets ayant une attitude plus critique vis-à-vis de la science sont ceux qui ont administré le moins de produit. Ils sont aussi moins satisfaits d’avoir participé à cette étude et se montrent moins favorables envers celle-ci. Les personnes n’obéiraient donc pas parce qu’elles se soumettent aveuglément à une autorité, mais parce qu’elles croient au bien-fondé de la science et de l’expérience à laquelle ils participent. Dans l’expérience de Milgram, cela se manifestait notamment par le fait que le taux d’obéissance était plus important lorsque l’expérience se déroulait dans des locaux de Yale, connue pour être une université prestigieuse.

Nos dilemnes moraux

Cette recherche a également permis de montrer que plus les participants avaient un niveau d’empathie élevé, plus le nombre d’injections diminuait, même si ce lien était modéré. À l’inverse, plus les participants avaient des idées spécistes, comme le fait de considérer que les animaux sont intrinsèquement inférieurs à nous ou que nous pouvons les utiliser à notre guise, plus ils administraient de doses de produit. Rappelons au passage que les poissons sont des animaux dont l’intelligence et la sensibilité sont démontrées scientifiquement alors qu’elles sont largement méconnues du grand public. Cela pourrait expliquer qu’on se soucie assez peu de leur sort, probablement parce qu’ils sont moins expressifs et moins proches de nous que les mammifères et les oiseaux. Néanmoins, beaucoup de participants font réellement face à un dilemme moral pendant l’expérience : obéir et continuer l’expérience jusqu’au bout pour la science, ou arrêter de faire souffrir un animal. Certains ont même ressenti une tension intense, de la culpabilité et des regrets une fois l’expérience terminée, ainsi qu’un soulagement après avoir appris que le poisson n’était qu’un robot. Pour d’autres, ces émotions étaient atténuées par le fait d’avoir eu le sentiment de faire avancer la science et il était préférable pour eux de faire souffrir un poisson plutôt qu’un mammifère ou un humain.

L’intérêt de cette recherche est double. D’une part, elle remet en question la croyance selon laquelle la plupart des gens peuvent se soumettre à une autorité sans autre motivation que d’obéir aux ordres. De l’autre, elle permet de comprendre les raisons qui peuvent nous pousser à maltraiter un animal à une époque où la condition animale est devenue une véritable question de société. Plus encore, par son travail, Laurent Bègue-Shankland réussit à éveiller nos consciences sur des questions morales aussi essentielles que notre rapport à la science et à l’autorité, notre attitude vis-à-vis des animaux et notre responsabilité à leur égard.

(1) Site de l'auteur : www.profdepsycho.com.

Bègue-Shankland, L. "Face aux animaux". Éditions Odile Jacob, 2022.