Serons-nous fidèles à l'accueil que nous réservons aux Ukrainiens?

Serons-nous fidèles à l'accueil que nous réservons aux Ukrainiens?
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Contribution externe

Une opinion de Simon-Pierre de Montpellier, rédacteur en chef de la revue En Question (1)

Nous sommes nombreux à être touchés par la guerre en Ukraine et les millions de réfugiés forcés de fuir leur pays, quitter leur foyer, leurs proches, leurs biens, leurs attaches, pour survivre simplement. Face à cette folie meurtrière et cette détresse humaine, nous nous sentons impuissants. Que pouvons-nous faire, en tant que citoyens belges, européens ? Pour stopper ce bain de sang, malheureusement pas grand-chose au niveau individuel. Mais pour soutenir les victimes de cette funeste agression, il nous reste la compassion et la solidarité. Très vite, une importante aide humanitaire a été déployée et l’accueil des réfugiés s’est organisé, certes parfois maladroitement, mais résolument.

Cet élan de solidarité fait véritablement chaud au cœur. Néanmoins, tout en se réjouissant bien évidemment de cet accueil, des voix se sont rapidement levées pour dénoncer une politique d’asile et d’immigration discriminante dans le chef des gouvernements belges et européens. En effet, la différence de traitement entre les réfugiés syriens, libyens, soudanais ou afghans d’une part, et les réfugiés ukrainiens d’autre part, interroge la cohérence et l’universalité de notre solidarité.

L'État garant de la solidarité

En principe, nos sociétés contemporaines reconnaissent l’égale dignité de tous les êtres humains et l’universalité des droits humains. En pratique, nous observons souvent que la solidarité s’exprime plus naturellement envers celles et ceux qui nous sont plus ou moins proches. Pensons par exemple au soutien entre membres d’une famille ou voisins de quartier durant la pandémie, à l’aide des secours et bénévoles flamands et français lors des inondations de juillet 2021 en Wallonie, ou encore aux transferts d'argent des diasporas vers leurs pays d’origine.

Si cette solidarité familiale, de voisinage, nationale, régionale ou communautaire est évidemment une bonne chose, l’Histoire nous a montré les dérives du communautarisme (par opposition à l’universalisme), quand le groupe, la communauté, s’isole, sépare et exclut les autres. Pensons par exemple aux mafias, au clanisme, au fanatisme religieux, au nationalisme et au racisme.

Au lendemain des deux Guerres mondiales, les nations qui s’étaient entre-déchirées ont signé des textes internationaux (Déclaration universelle des droits de l’Homme, Conventions de Genève, etc.) à vocation universelle. Les États souverains juraient alors de faire respecter ces principes – « sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation » (article 2 de la DUDH) – et confiaient à des organisations internationales (Nations Unies, Conseil de l’Europe, etc.) la mission de les contrôler. Qu’en reste-t-il aujourd’hui, en particulier en ce qui concerne nos politiques migratoires ?

Quand, au plus fort de la guerre syrienne (là aussi sous les bombes – notamment – de Vladimir Poutine), la chancelière Angela Merkel a déclaré « Wir schaffen das! » (« Nous y arriverons ! ») et que l'Allemagne a accueilli des centaines de milliers de Syriens, l'État belge n'a pas suivi. Notre pays piétinait ainsi les principes universalistes – qu'il aime pourtant tellement proclamer sur la scène internationale – et ce sont finalement des associations et des citoyens qui ont ouvert leurs portes, offert un toit, une table, des vêtements et un peu de chaleur humaine, bref de la dignité, à ces personnes en détresse.

Aujourd'hui, alors que, dans leurs discours, les politiques saluent (presque) unanimement l'accueil des réfugiés ukrainiens, le soutien politico-administratif n'est pas à la hauteur des enjeux de terrain. Là encore, nous pouvons être reconnaissants envers les citoyens et associations qui fournissent un effort important pour pallier ces carences d'accueil et d'aide humanitaire. La récente annonce gouvernementale (le 23 mars 2022) de créer trois nouveaux centres fermés et un centre de départ est un nouveau pied de nez aux exilés et à celles et ceux qui leur viennent en aide, et démontre à nouveau le manque de vision et d'adaptation du gouvernement fédéral. Les 100 millions d'euros affectés au retour forcé de personnes sans titre de séjour seraient bien plus utiles et justes s'ils étaient affectés à l'accueil et au soutien des réfugiés, afin d'éviter une nouvelle crise (qui sera à nouveau qualifiée de migratoire, alors qu'elle sera humanitaire et sociale).

Qui est mon prochain ?

Aujourd’hui, en Belgique, on estime à environ 150.000 le nombre de personnes – enfants, hommes et femmes – qui vivent sans papiers, dans la précarité, sans dignité. Ces personnes vivent en Belgique depuis 5, 10, 15, parfois plus de 20 ans… Elles nous sont invisibles, alors qu’elles nous sont si proches. Il peut s’agir de mon voisin, de la camarade de classe de mon enfant, du livreur de mon repas à domicile, d’un ouvrier qui rénove la station de métro Arts-Loi par où je transite, d’une aide-soignante qui s’occupe d’une personne âgée ou d’un bébé dans ma famille… Ces personnes travaillent pour la plupart et ne demandent qu’à s’intégrer et contribuer à la société. Sont-elles moins « proches » de nous ?

Cela nous ramène à la question fondamentale posée à notre humanité depuis (au moins) deux millénaires : Qui est mon prochain ? Et de qui suis-je le prochain ? L’étranger, le différent, le discriminé, la victime, le blessé, le fragilisé, l’abandonné, l’invisibilisé… Un peu de tout cela à la fois, sans doute.

Trop souvent, nous avons fermé les yeux sur les conflits dans le monde, même aux portes de l’Europe, sur les noyés de la Méditerranée et de la Manche, sur les personnes sans papiers, à côté de nous. Aujourd’hui, nos yeux sont rivés sur l’Ukraine et nos cœurs s’ouvrent à ses exilés. C’est certainement salutaire ! Mais saurons-nous maintenir cette solidarité dans le temps et l’élargir aux autres, aux prochains ? Saisissons cette opportunité de bâtir ensemble une culture plus hospitalière ! Il ne s’agit pas seulement d’une question individuelle, il s’agit bien aussi d’un enjeu politique et social.

(1) La revue En Question est éditée par le Centre Avec. Dernier numéro (n°140 – printemps 2022) : "Peut-on encore vivre sans papiers ?". Prix : 7 € au lieu de 10 pour les lecteurs de La Libre (hors frais de port). Infos : www.centreavec.be – info@centreavec.be

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