Ce que nous dit l’enfant sans cartable

Un adolescent ukrainien marche dans les ruines de son école. Sa déshérence illustre que le crime contre l’esprit contient tous les malheurs du monde.

Ce que nous dit l’enfant sans cartable
©AFP

C'est une photo crève-cœur comme toutes les guerres peuvent en produire, avec aussi des tableaux mythiques, comme Guernica : celle d'un adolescent ukrainien marchant dans les ruines de son école à Jytomyr, image parue dans LLB du 9 avril 2022. Il n'est pas blessé mais tout en errance, courbé, désorienté. On ne sait rien de ses parents, s'ils l'attendent ou même sont encore en vie. Au centre de l'image, un creux interpelle : il ne porte plus son cartable sur le dos. Plus de culture, plus d'apprentissage ni de joie d'apprendre, donc de vivre. Sa déshérence illustre que le crime contre l'esprit contient décidément tous les malheurs du monde.

Il me fait songer à un autre enfant, jadis du même âge, à l'avenir sombre car vivant dans la pauvreté avec sa mère malade, orphelin d'un père mort à la guerre et donc à l'avenir compromis. Mais son école n'a pas été bombardée, et il s'y trouvait un professeur admirable devenu célèbre grâce à une lettre qu'il envoya, devenu adulte, écrivain et résistant, en octobre 1957 à son instituteur M. Germain, où il exprime sa reconnaissance à la suite de l'attribution du Nobel de littérature : Albert Camus bien sûr. "Sans vous, sans cette main tendue…" La suite, devenue culte, est à portée de clic. Des acteurs de théâtre en Angleterre la lisent en prélude avant leur prestation ; belle initiative car c'est une réponse tout en noblesse face à la veulerie absolue des frappes contre les écoles récemment en Syrie et aujourd'hui en Ukraine. Par les mêmes avions…

Le lien me semble d’autant plus évident que depuis le 24 février plane le spectre d’une guerre qui pourrait bien déboucher en conflit mondial. Or qui pourra arrêter Poutine dans ses déchaînements criminels ? Il fera - et fait déjà - ce qu’il veut, n’ayant aucun opposant face à lui, situation en soi déjà aberrante et alarmante. Il se croit assuré de l’impunité grâce à sa puissance nucléaire, tel un Néron contemplant l’incendie qu’il déclencha. Un chantage qui risque de le tuer et son peuple autant que nous, mais les despotes cela ose tout, et comme disait Audiard, c’est même à cela qu’on les reconnaît.

Le surlendemain d'Hiroshima, le 8 août 1945, Camus publia un article dans son journal Combat qui devrait nous interpeller plus que jamais, au vu de la progression angoissante de ceux qui estiment qu'entre un démocrate et un(e) extrémiste c'est le choix entre la peste ou le choléra, qui préfèrent Robespierre à Condorcet, le primat de la force au dialogue, le populisme à la solidarité. À ceux-là voici donc la réponse d'un admirable compatriote : "Si les Japonais capitulent sous l'effet de l'intimidation nous pouvons en effet nous réjouir. Mais tout en se refusant à tirer d'une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d'une véritable société internationale où les grandes puissances n'auront pas de droits supérieurs aux petites, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l'intelligence humaine, ne dépendra pas des appétits ou des doctrines de tel ou tel État. Devant les perspectives terrifiantes qui s'ouvrent à l'humanité, la paix est le seul combat qui vaille d'être mené. Ce n'est pas une prière mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, celui de choisir définitivement entre l'enfer et la raison."

Comment mieux dire ? Quoique… Paradoxe : Camus est mort jeune à 46 ans. Mais un confrère philosophe de son acabit, devenu centenaire alerte, vient de prendre le relais : Edgar Morin, dans Réveillons-nous, une plaquette de 72 pages : "Ainsi, la crise de l'humanité, qui est à la fois thanatologique, car portant en elle une menace de mort écologique, économique, civilisationnelle, historique, est pour toutes ces raisons conjuguées une crise anthropologique pourtant sur la nature et le destin même de la condition humaine."

Il n’y a pas d’autre espérance qu’une démocratie solide, ancrée, barrage contre la barbarie. Si elle échoue (car ses paramètres vitaux dans le monde deviennent alarmants), elle n’aura été qu’un bref moment limité dans l’Histoire tout comme la géographie. Qui donc alors sera le M. Germain de l’enfant sans cartable ?

>>> xavier.zeegers@skynet.be