Comment rendre à Arno l’hommage qui lui est dû ?

Comment rendre à Arno l’hommage qui lui est dû ?
©GUILLAUME JC
Contribution externe

Un texte de Daniel Salvatore Schiffer, philosophe (1).

Le chanteur Arno vient, ce samedi 23 avril 2022, de nous quitter, à l’âge encore relativement jeune de 72 ans, vaincu par un incurable cancer du pancréas.

Comment toutefois rendre l’hommage qui lui est dû, véritablement dû, à un artiste aussi immense qu’Arno, le plus belge, avec son inimitable accent flamand lorsqu’il parlait, la voix éraillée par les vicissitudes de l’existence mais l’œil toujours pétillant de malice, son savoureux français, et le plus cosmopolite, par son aura internationale, à la fois ? Même son fameux bégaiement, touchant, semblait résonner, tel le secret d’un écho intermittent, comme les mystérieux interstices de la vie en ce qu’elle a, éphémère mais magique illusion, de plus intemporel.

Un tableau vivant de Brueghel

Arno, c'était un tableau vivant de Brueghel, avec un sens de la fête aux airs de kermesse, revu par le douloureux spleen des éblouissantes « Fleurs du Mal » de Baudelaire, lui qui, à l'instar d'Arno lui-même, s'habillait toujours en noir comme pour, se plaisait-il à dire à ses heures éperdues de mélancolie, « porter le deuil de son époque défunte ». Oui, chantait d'ailleurs merveilleusement bien, à ce propos, Arno dans ce langoureux hymne à l'amour, érotique tango teinté d'intenses mais tragiques notes d'accordéon, qu'est « Elle adore le Noir pour sortir le Soir ». On appréciera également ici, en passant, cette attrayante figure poético-linguistique qu'est, par la similaire suite des syllabes énoncées au sein d'une même phrase, l'allitération !

Le graphique noir ostendais de Leon Spilliaert

Ce noir, couleur fétiche d’Arno, c’est par ailleurs aussi celui, nuancé de gris anthracite, délavé de blanc cassé et sali de brun fumé, d’un autre grand peintre flamand, natif, tout comme lui, de la belle ville portuaire d’Ostende : Léon Spilliaert.

Cette fantasmagorique, épurée et graphique atmosphère d'abandon et de désolation, de solitude et de désespérance, Arno l'a magnifiée, consolée là par la discrète mais bienveillante présence d'une autre âme en peine, dans l'une de ses dernières chansons, lancinante comme un adieu, prémonitoire à plus d'un titre, qui ne dit pas son nom : « Ostende Bonsoir », où, la carcasse déjà déglinguée mais la dégaine encore alerte, un indomptable grain de folie toujours coincé au fond de la voix comme au tréfonds de l'être, il se promène, pour mieux oublier cet inextinguible « chagrin des Belges » comme l'exprima naguère cet autre cabossé de la vie que fut l'admirable Hugo Claus, « de bar en bar, de bière en bière et d'histoire en histoire ».

Les masques de vie et de mort d'Ensor

Ostende, nostalgique cité côtière de la Mer du Nord, tendre berceau natal d’Arno lui-même, ce n’est toutefois pas seulement ce noir et blanc, mâtiné de gris, de Spilliaert. C’est aussi, et peut-être surtout, celui d’un autre immense, tout aussi sublime mais néanmoins beaucoup plus coloré, fantôme de ce que l’on appelle, depuis le grand Jacques Brel, la « belgitude » : James Ensor, premier des grands peintres symbolistes belges.

Car le génial Arno, c'était aussi précisément, à l'image de bon nombre des tableaux de ce même Ensor, un visage, comme façonné par l'indélébile marque du temps qui passe inexorablement, sur lequel le saisissant masque de la dérision, du rire fracassant mais des larmes intérieures, des lèvres peinturlurées mais de l'humour grinçant, du bruit de la vie aussi bien que du néant de la mort, cachait, aux bords de cet amer et pourtant jovial sourire de clown triste, un indicible, terriblement émouvant, mal de vivre, aussi vaste qu'un houleux mal de mer : ô enivrante mais sensuelle houle caressante des « Filles du Bord de Mer », âmes hospitalières aimant se faire tâter, du côté de leur cœur, en douceur et profondeur, comme le chantait si bien ici aussi Arno, marchant là, tout en esquissant une danse sur un air de java, dans les pas, sur les rivages ensablés d'un infini horizon, de son vieil et fidèle ami Salvatore Adamo !

Arno: des surréalistes alcools d'Apollinaire à l'aristocratique style d'un archiduc

Ostende, certes, où, en cet étale vague à l'âme qu'est cette tumultueuse mer du Nord, seront d'ailleurs dispersées, prenant ainsi définitivement le large dans la nostalgique splendeur d'un coucher de soleil au cœur de ce maudit printemps, les cendres d'Arno, conformément à son ultime désir ! Mais aussi Bruxelles, sa ville d'adoption, où, en ce prodigieux antre nocturne de la musique underground, des poètes non disparus et d'une faune d'artistes avant-gardistes, qu'est le mythique Archiduc, café à l'élégante esthétique « Art Déco », Arno, ses éternels « alcools » apollinairiens toujours à portée de vers surréalistes plus encore que de verres liquoreux, venait rêver, whisky on the rocks, à ses notes de jazz et de blues, à ses sons métalliques et à ses rythmes saccadés, au sein de son rock made in Belgium, aussi alternatif que déjanté, toujours créatif et d'une très singulière originalité, à la pointe de son éclectique, qu'il soit électrique ou acoustique, stylet ! Car, oui, Arno, c'était aussi, et surtout, un style, unique en son genre, aussi attachant qu'incomparable !

Le crépuscule d'un dandy en creux

Davantage, et plus exactement encore : Arno, cet aristocrate de l’esprit qui s’ignorait, tantôt baudelairien, par son insondable spleen, et tantôt nietzschéen, par son inaltérable ivresse des hauteurs, c’était également, à l’image de toute noblesse d’âme bien plus que de caste, à l’instar même de toute authentique et profonde grâce de la personne, un vrai et rare dandy… certes, tel un paradoxe vivant et défiant même jusqu’à l’apparence de ses excès, un dandy en creux. C’est du reste là, précisément, la définition même, à la vertigineuse manière d’un oxymore en chair et en os, de ce que j’ai naguère appelé, dans un de mes livres consacré à la philosophie du dandysme, un dandy « crépusculaire » bien plus que « solaire ».

Esthétique de la disparition

Et, de fait, rarement cette définition, en ces jours de deuil où nous pleurons la disparition de notre cher Arno, aura été, malheureusement, aussi actuelle, telle, pour paraphraser Gérard de Nerval en un des ses poèmes les plus connus, « le soleil noir de la mélancolie » : l'oxymore, ici aussi, est superbe et lui sied, aujourd'hui donc plus encore qu'hier, à merveille. « C'est magnifique ! », pour reprendre, en cette sublime esthétique de la disparition, un non moins célèbre refrain d'Arno lui-même, être particulièrement sensible, délicat et raffiné, presque fragile, sous ses faux airs, quoique toujours adorables et amicaux, généreux et attendrissants, d'ours mal léché plus encore qu'éméché !

Reste à espérer, sa vie maintenant achevée sur terre, qu'il aura ainsi retrouvé enfin là, aux confins de paradis non artificiels, et que nous lui souhaitons certes éternels, les splendides, intimistes, poignants mais immortels yeux de sa mère

Repose en paix, très cher et bien aimé Arnold Hintjens, effectivement mieux connu ici bas, passant ainsi à la postérité sur notre humaine planète, sous le divin, mémorable, nom d’Arno !

(1) Auteur, notamment, de « Philosophie du dandysme – Une esthétique de l’âme et du corps » (Presses Universitaires de France), « Oscar Wilde » et « Lord Byron » (publiés tous deux chez Gallimard-Folio Biographies), « Le dandysme – La création de soi » (Editions François Bourin/Les Pérégrines) et « Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur).

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