Pourquoi nous aimons tant les Bridgerton?

La série "La Chronique des Bridgerton" fait un carton. Et si c’était parce qu’elle nous livre la clé pour combattre la violence et la domination?

Pourquoi nous aimons tant les Bridgerton?
©LIAM DANIEL/NETFLIX
Contribution externe

Une chronique de Laura Rizzerio, Philosophe (UNamur)

Netflix a lancé ce 25 mars la saison 2 de La Chronique des Bridgerton. En une semaine et sans surprise, cette série a fait l'objet de 251,7 millions d'heures de visionnage, devenant ainsi la série en langue anglaise la plus regardée de l'histoire de Netflix.

La Chronique des Bridgerton raconte l'histoire d'une famille britannique de la haute société londonienne à l'époque de la Régence. À la tête de cette famille de huit enfants après la mort tragique de son mari, la veuve Bridgerton, vicomtesse douairière, fait tout son possible pour assurer à sa progéniture une éducation digne du rang familial. Conforme aux règles de l'époque, la série décrit la vie de ces nobles et riches représentants de la haute société comme une succession d'activités ludiques menées dans l'excès et entre gens du même rang, accompagnées de médisance, d'exploitation et de violence. Le but déclaré de ces activités est de permettre aux jeunes filles de conclure un mariage qui leur assure protection et respect tout en honorant leur position sociale. L'intrigue de la série est donc apparemment bien loin de notre sensibilité contemporaine. Comment alors en expliquer l'incroyable succès ?

Ce qui sauvegarde l’humanité

Une réponse se trouve peut-être dans la manière dont la série et les romans éponymes (sur lesquels elle s’appuie) s’y prennent pour adresser leur critique à ce monde de conventions qu’ils mettent en scène, et cela non sans l’intention de s’en prendre aussi aux stéréotypes qui hantent notre société : le désir de pouvoir et de domination d’une élite machiste, la superficialité et le non-sens d’une vie menée en vase clos, le formalisme et le pragmatisme qui détruisent la morale et conduisent à la déshumanisation et à la violence. Cette critique est introduite à travers l’histoire de quelques personnages, pour la plupart féminins, qui font preuve de résistance aux conventions, soit parce qu’ils ou elles recherchent un mariage d’amour en dehors des arrangements et combines, soit parce qu’ils ou elles refusent simplement de se soumettre aux règles qu’impose leur rang.

En décrivant ces attitudes de résistance, les auteurs de la série et des romans prennent cependant le soin de montrer que ce qui permet aux personnages de rompre les chaînes du "politiquement correct" est l’irruption - imprévue et pour certains aspects non souhaitée - de l’"Amour" avec grand "A" dans leur vie. L’écriture et le scénario s’avèrent ici très puissants car, tout en représentant cette irruption au moyen de la passion amoureuse en tout ce qu’elle a de charnel et de sexuel, ils parviennent toutefois à mettre en évidence que ce qui fait éclore la liberté des personnages par rapport à toute forme de convention, de domination, de peur, et même d’imperfection, n’est pas l’amour de la passion, mais celui du don gratuit et fidèle de soi. S’abandonner à cet Amour n’est pas chose aisée et d’ailleurs ces personnages sont traversés par un tiraillement constant entre le désir de sauvegarder leur indépendance même au prix de rester soumis aux règles sociales et celui de s’abandonner à cet Amour au risque de la dépossession de soi. Cette tension est rendue de façon magistrale dans la série, et contribue sans aucun doute au suspense de l’intrigue et à son succès. Mais, au bout du compte, l’histoire montre que l’accueil de cet Amour constitue la seule possibilité de sauvegarder son humanité dans une société moribonde, conventionnelle, immorale et violente, et cela par le don de soi qu’il implique ainsi que par la liberté qu’il confère aux êtres qu’il relie au plus intime d’eux-mêmes en dépit de leurs différences.

Si nous sommes si nombreux à aimer la série, c’est sans doute parce que, consciemment ou pas, nous savons aussi que cet Amour qui fait irruption dans nos vies et dont le don de soi, la fidélité et le respect sont les balises, peut donner sens à nos existences en les préservant de la violence et du désespoir. En outre, à travers la fiction, nous comprenons que, pour nous aussi, l’accueil humble de cet Amour constitue la possibilité de rendre plus libres et plus humaines nos vies, même si cela nous oblige à lâcher prise et à accepter notre vulnérabilité. En effet, malgré le bien qu’elles apportent, nos luttes contre les stéréotypes et les conventions ne parviennent pas, à elles seules, à délivrer le monde de la domination et de la violence. Pour cela il faut se laisser "prendre" par un Amour dont nous ne sommes pas l’origine, mais qui est, lui, notre origine parce qu’il nous fait exister.

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