Pourquoi les hommes violent-ils?

Tous les hommes ne violent pas, mais, sauf exception, ce sont les hommes qui violent. Il ne s’agit pas d’érotisme, mais de prédation !

Pourquoi les hommes violent-ils?
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Contribution externe

Une chronique d'Armand Lequeux, Docteur en médecine, sexologue

Le viol est une source majeure et constante de souffrances dont l’approche se doit d’être délicate et respectueuse des victimes. Dans la foulée de la dénonciation des violences conjugales, des mouvements MeToo, BalanceTonPorc et BalanceTonBar, puis des récits glaçants venus du Kivu et d’Ukraine, ce thème retient de plus en plus souvent l’attention des médias. On ne peut que se féliciter du coup d’arrêt porté ainsi au déni et au tabou qui entouraient autrefois cette abomination dont la compréhension interpelle l’ensemble des sciences humaines. Celles-ci nous apprennent que le phénomène est fréquent et présent dans toutes les sociétés depuis ce qu’il est convenu d’appeler la nuit des temps. Tous les hommes ne violent pas, mais, sauf exception, ce sont les hommes qui violent. Pourquoi ?

La réponse spontanée à cette question s’oriente le plus souvent d’abord vers le versant sexuel. Serait-ce un trop-plein de libido, un excès de testostérone, une incapacité à gérer ses pulsions, une déviance liée à la mise en acte de fantasmes sadiques ou encore le résultat de l’hyperérotisation de notre société ? Ces divers éléments, auxquels il faudrait ajouter le rôle de l’alcool et d’autres drogues, ne manquent pas de pertinence et, selon les circonstances, peuvent jouer un rôle plus ou moins déterminant. Mais la plupart des études multidisciplinaires mettent surtout l’accent sur l’importance de la violence et de l’agressivité qui sous-tendent ces passages à l’acte. Le violeur utilise son sexe pour maîtriser et posséder sa proie, pour l’humilier voire la détruire. Il ne s’agit pas d’érotisme, mais de prédation !

Ce phénomène se retrouve poussé à l’extrême dans les cas de viols d’hommes sodomisés de force. L’agresseur n’est animé par aucun désir sexuel, mais il veut ainsi punir, humilier ou marquer sa supériorité sur sa victime. L’autre situation aussi horrible qu’exemplaire concerne le viol de guerre qui peut, comme on le sait, participer à une volonté délibérée de nettoyage ethnique (l’ex-Yougoslavie, la RDC et peut-être l’Ukraine). Les combattants qui se livrent à ces atrocités ne sont pas guidés par une attirance lubrique envers leurs victimes. Ils les détestent, les humilient et les souillent délibérément. Ils anéantissent les femmes et par là leurs familles, leurs communautés et dans certains cas leur descendance. Pour rappel, l’existence en Bosnie en 1992 de camps de viols suivis de grossesses a été authentifiée par le Tribunal pénal international.

À des degrés divers, il semble bien que cette pulsion qui consiste à vouloir posséder l’autre entièrement et contre son gré se retrouve également dans les viols qu’il serait malvenu d’appeler ordinaires. Quel que soit son lien avec la victime - et l’on sait qu’il s’agit le plus souvent d’un proche, d’un compagnon ou d’un ex-compagnon dans le cadre d’une relation d’emprise ou de jalousie morbide - le violeur prend possession de sa proie, il se l’approprie. Il ne se préoccupe nullement de son consentement. Il a le droit de la prendre. Elle n’est plus une personne, elle devient sa propriété. Faut-il rappeler que le viol conjugal n’est reconnu en droit dans notre pays que depuis 1989 ? Ce qui signifie qu’avant cette date le mari pouvait, au nom du devoir conjugal, réclamer la mise à sa disposition du sexe de son épouse.

Pourquoi les hommes violent-ils ? La réponse ne serait-elle pas à explorer du côté de l’appropriation des femmes par les hommes et rejoindre ainsi le thème de l’ancestrale domination masculine ? Depuis cette fameuse nuit des temps, les femmes sont pour les hommes des objets que l’on achète et que l’on vend (la dot), dont on exige la primeur (la virginité), dont on est propriétaire (le mariage) et qu’on garde jalousement pour soi (l’exclusivité sexuelle) afin d’assurer sa descendance (la reproduction et le soin des enfants). Je vais trop loin ? Je ne suis pas certain cependant de m’éloigner du sujet. Le viol est la face la plus sombre de la domination masculine. D’accord, celle-ci est en recul et se voit contestée quasi partout dans notre société, mais elle résiste et pourrait reprendre du poil de la bête qui sommeille en chacun de nous. Lutter contre le viol ne doit pas se limiter à mieux protéger les femmes, à prendre soin des victimes et à punir les agresseurs, c’est l’ensemble des relations entre hommes et femmes qui doit faire l’objet d’éducation au respect mutuel. Celui-ci commence sans doute par le rappel de ce qui devrait être une évidence : nul n’a, sur une autre personne, un quelconque droit de propriété.