Quel gouvernement serait assez fou pour utiliser l’arme nucléaire?

Les générations actuelles n’ont pas connu Hiroshima et Nagasaki. Pour beaucoup, les armes nucléaires sont des engins de science-fiction. La réalité est tout autre.

Contribution externe
Quel gouvernement serait assez fou pour utiliser l’arme nucléaire?

Une opinion de Michel Wautelet, Professeur émérite à l'UMons

Depuis la fin de la guerre froide, dans les années 1990, les armes nucléaires sont devenues, pour les experts militaires, des concepts théoriques plutôt que des réalités. Quel gouvernement serait assez fou pour utiliser réellement les armes nucléaires ? Ce serait conduire, par représailles, à sa propre destruction. Personne ne semble s’être posé la question de savoir ce qu’aurait, par exemple, fait Hitler s’il avait disposé de l’arme nucléaire au moment de la défaite allemande de 1945. Mais non ! Il n’y a plus de dirigeant fou aujourd’hui.

Depuis les récentes menaces de Poutine, on se repose la question des effets réels des armes nucléaires tactiques, de champ de bataille. Lesquelles, étant "tactiques", n’auraient que des effets limités. Sauf que les armes nucléaires tactiques actuelles auraient des puissances comparables à celles lancées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945.

Quels sont les effets des armes nucléaires tactiques ?

Rappelons d’abord que l’unité d’énergie libérée (que l’on appelle erronément "puissance" de l’arme) est la kilotonne (kt), correspondant à l’énergie libérée par une kilotonne (mille tonnes) d’explosif classique (genre TNT). La bombe de Hiroshima avait une puissance estimée à environ 13 kt ; celle de Nagasaki, environ 22 kt. Les armes nucléaires tactiques ont des puissances comprises entre 1 kt et quelques centaines de kt. Dans la suite, nous considérons le cas d’une arme nucléaire tactique "moyenne", d’une puissance d’environ 20 kt.

Il y a quatre principaux effets des explosions nucléaires : radiation nucléaire immédiate, flash thermique, onde de choc, retombées radioactives. À quoi on peut ajouter l’impulsion électromagnétique. Précisons que les distances données dans la suite sont des ordres de grandeur. La valeur réelle dépend de nombreux facteurs comme la météo, la géographie du lieu, voire la façon dont l’explosion a lieu (les armes nucléaires défectueuses existent aussi).

L’impulsion électromagnétique est due, dans les premiers moments de l’explosion, à l’ionisation de l’atmosphère ambiante et la séparation des charges positives et négatives à cause du champ magnétique terrestre. Il en résulte une impulsion électromagnétique très intense, qui peut mettre à mal tous les équipements électriques et électroniques dans un rayon considérable.

Les radiations nucléaires immédiates

Les radiations nucléaires immédiates résultent des réactions nucléaires ayant lieu lors de l’explosion et juste après, dans le voisinage de l’arme qui explose. Au même titre que les effets du flash thermique et de l’onde de choc conduisent à la mort instantanée dans les mêmes zones ; en discuter n’a guère de sens.

Dans une arme nucléaire, la réaction nucléaire est une réaction en chaîne, très rapide. Toute l’énergie est libérée en une fraction de seconde. La température initiale de la matière au lieu de l’explosion atteint plusieurs millions de degrés Celsius. Il se forme une "boule de feu".

Une fraction de seconde après l’explosion, la boule de feu émet un flash, appelé "flash thermique". Ses effets sont très destructeurs pour tout ce qui est en ligne directe de l’explosion. Le "flash thermique" occasionne des brûlures graves, des incendies.

Pour notre bombe tactique, les malheureux situés à 2,5 km de l’explosion auraient des brûlures au troisième degré. Il est évident que les conséquences pour les hommes, les animaux, la végétation, les habitations, etc. sont considérables.

L’onde de choc

Après le flash thermique, vient l’onde de choc. Ses effets vont de la destruction des maisons à la rupture des tympans. Pour la bombe tactique, les vitres sont cassées dans un rayon d’environ 5 km, provoquant de nombreuses blessures. Les tympans sont percés dans un rayon de 2 km, y rendant toutes les personnes sourdes à vie. Les maisons sont détruites jusqu’à 2 km. Et caetera.

Si l’explosion a lieu au sol, l’onde de choc se propage dans le sol et provoque des effets comparables à des tremblements de terre. Une explosion de 20 kt libère autant d’énergie qu’un séisme de magnitude 6 sur l’échelle de Richter. Lequel provoque des dégâts importants dans un rayon de plusieurs dizaines de km.

Aussitôt après l’explosion, des vents verticaux de bas en haut se développent sous la boule de feu et l’entraînent dans l’atmosphère. C’est le champignon nucléaire qui emporte avec lui une quantité importante de matière radioactive. Cette radioactivité est emportée plus ou moins loin, selon la météo (vitesse et direction des vents) et la hauteur atteinte par le champignon nucléaire.

Pour notre bombe tactique, la probabilité de décès par les retombées radioactives est de 50 % à une distance d’environ 2 km de l’explosion. En cas de vent, la distance à l’explosion est beaucoup plus importante dans la direction du vent. Bien entendu, la dangerosité réelle s’étend sur une zone bien plus importante, pendant des années. Souvenons-nous des effets à long terme des victimes de Hiroshima et Nagasaki.

Certains isotopes radioactifs (comme 131I) sont émis en quantités comparables à ce qui a été émis lors de l’explosion de la centrale de Tchernobyl. Rappelons que cet isotope s’est répandu jusqu’à nos régions. Les effets de la radioactivité due à l’emploi d’une seule arme nucléaire tactique en Ukraine pourraient s’étendre jusqu’à chez nous. L’emploi de plusieurs engagerait des effets plus dévastateurs.

Les générations actuelles n’ont pas connu Hiroshima et Nagasaki. Pour beaucoup, les armes nucléaires sont des engins de science-fiction. La réalité est tout autre. La plus petite des armes nucléaires est bien plus puissante que la plus puissante des armes classiques. Ne l’oublions jamais !