Demain, prendrons-nous encore des selfies ?

Dans son dernier ouvrage, le philosophe Vincent de Coorebyter nous plonge au Moyen Âge et interroge l'individualisme qui marque tant notre époque.

Demain, prendrons-nous encore des selfies ?
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C'était un roi, le plus célèbre des rois, qui n'avait ni portrait ni signature. Saint Louis (1214-1270) "officialisait ses décisions au moyen d'un sceau", non de sa main propre. Il ne fut pas conçu ni représenté comme une personne singulière. Sans doute d'ailleurs ne s'en formalisait-il guère : c'était l'époque, le Moyen Âge central (du XIe au XIIIe siècle) qui ne s'intéressait aucunement aux individualités - du moins telles que nous les entendons.

Étrange époque dans laquelle nous plonge le philosophe Vincent de Coorebyter (ULB) dans son dernier ouvrage Un monde sans Moi est-il possible ? (Editions Apogée). Pour considérer notre société "individualiste", il nous propose une incursion au cœur du Moyen Âge. Ce pas de côté permet de faire ressortir "en creux, des traits caractéristiques de l'individualisme contemporain - des traits à ce point inhérents à notre temps que nous n'en prenons pas conscience". Car tel est le problème, constate le philosophe : "Une époque est toujours plus ou moins aveugle à elle-même : sa conscience de soi est biaisée parce qu'elle s'interroge et s'examine à partir de ce qu'elle est", de ses évidences. "Or, l'individualité fait partie de ces évidences incontournables" aujourd'hui. Elle domine notre époque : chacun est persuadé d'être singulier, sujet de droits presque infinis, et tous nous devons faire la preuve de notre autonomie. Le contraire - "suivre le groupe, penser comme les autres, dépendre d'autrui, se soumettre aux règles" - est considéré comme un fâcheux échec.

Le général, non le particulier

Que constate-t-on lors de ces trois siècles qui pavent le Moyen Âge ? Que sauf exceptions naissantes, l'individu tel que nous le concevons aujourd'hui n'existe pas. Vincent de Coorebyter multiplie les exemples. Celui des biographies et des portraits picturaux qui s'attachent au général et non à l'individuel, qui ne glorifient pas le sujet mais traduisent des fonctions sociales, la grandeur des institutions. Car ce qui définit alors un homme, "ce n'est pas son caractère, ses traits distinctifs, ce qu'il possède de singulier, mais une essence jugée bien plus profonde, à savoir sa 'mission', son 'office', sa 'charge'[…]. La société médiévale connaît l'homme en général, l'homme semblable à tous [en tant que créatures de Dieu]. Mais elle ne connaît pas l'homme en particulier." La singularité n'intéresse pas. "'La grande vertu intellectuelle et sociale requise de l'homme médiéval, ce fut, sur des bases religieuses, l'obéissance', écrit Jacques Le Goff : un tel cadre n'encourage pas la mise en évidence de l'individu, qui serait aussitôt interprétée comme une manifestation d'orgueil ou un trouble à l'ordre établi." Dans un monde immuable et ordonné par Dieu, l'impératif est à l'humilité.

Même le style artistique porte le témoignage de cet anonymat. "L'œuvre, à ce moment, ne traduit aucun point de vue, sinon celui de Dieu, qui est la négation même de l'idée de point de vue. Dieu voit tout, d'un regard transcendant et non situé, motif pour lequel l'œuvre médiévale représente les objets tels qu'ils sont et non tels qu'ils apparaissent à un œil humain." Voici pourquoi une hostie posée sur un autel est dessinée à la verticale dans sa parfaite circularité. Quant à la perspective, "vision à la première personne", elle n'intéresse pas le Moyen Âge.

Vincent de Coorebyter nuance constamment son propos et cherche à éviter tout anachronisme. À la suite de pages méthodologiques qui justifieraient le livre à elles seules, il distingue des exceptions et note quelques traces de la renaissance de l'individu : il rend presque attachants les marchands, les saints et les chevaliers du XIIIe, empêtrés dans des doutes existentiels et forcés de s'interroger sur leur singularité. Mais là encore, il ne s'agit pas de la "glorification du Moi" contemporaine, alors que la majorité des personnes ne bénéficient pas de réelle autonomie, demeurent instrumentalisées et soumises : c'est le cas des femmes et des paysans.

N'y avait-il aucune notion d'individualité au Moyen Âge ? Sans doute "une forme d'individualité inconnue de nous surnageait dans cet anonymat". Pour autant, l'image que nous nous faisons de l'individu n'a pas d'équivalent à l'époque. Notre représentation de l'individu, si centrale aujourd'hui, "est une construction sociale récente, accidentelle, et qui pourrait un jour disparaître". Qui sait si le selfie ne sera pas condamné demain ?

Aujourd'hui, les conséquences de l'individualisme "commencent sérieusement à inquiéter". Mais comment les interroger ? Alors que nous sommes aveugles à nous-mêmes, que nous postulons trop vite de l'universalité de nos conceptions, tout le mérite du livre de Vincent de Coorebyter est de nous aider à regarder le Moyen Âge, non pour revenir en arrière, non pour le condamner, mais pour chercher à élargir "le champ du dicible et de l'indicible".

Demain, prendrons-nous encore des selfies ?
©Serge Dehaes