La faillite de notre librairie à Louvain-la-Neuve n’est pas une fatalité

Ce mardi 26 avril, le tribunal de commerce de Tournai a confirmé la faillite des deux librairies belges de Furet du Nord, celle de Namur et celle de Louvain-la-Neuve. C'est une bien triste nouvelle pour tous les amoureux du livre. Dans la cité universitaire, c'est un lieu culturel historique qui risque de disparaître.

Contribution externe
La faillite de notre librairie à Louvain-la-Neuve n’est pas une fatalité
©D.R.

Une carte blanche de Sandrine Pourtois, thérapeute, initiatrice du groupe FB "Agora Renaissance" et de Pascal Warnier, économiste, citoyen de Louvain-la-Neuve

Ce mardi 26 avril, la faillite de notre librairie a été prononcée par le tribunal de commerce de Tournai et elle a fermé ses portes dans la foulée. Une bien triste nouvelle pour tous les amoureux du livre. Nous nous sentons tous aujourd’hui orphelins de ce lieu de découverte, d’échange et par dessus tout de plaisir, situé au coeur de la cité universitaire. C’est un lieu culturel historique qui risque de disparaître.

Comme l'a écrit si joliment Charif Majdalani dans sa chronique parue ces jours-ci dans le quotidien La Croix, en franchissant les portes d'une librairie, « qui n'a pas senti ce moment d'ébriété devant le bruissement muet de l'immense variété de la pensée humaine, devant l'enivrante liberté de choisir à quelle source de plaisir, de joie, de satisfaction intellectuelle il va puiser. (…) Qui n'a pas éprouvé l'exaltation de se sentir environné et d'avoir à portée de main simultanément tout ce que les humains ont pu produire pour tenter de résoudre l'énigme de nos existences et de notre présence sur terre, ce vaste dépôt de savoirs et d'histoires ». Peut-on aujourd'hui nous résoudre à la disparition d'un lieu d'une si grande richesse humaine ?

Notre librairie n’est pas un commerce au sens littéral du terme, c’est-à-dire un lieu où l’on échange un objet contre une somme d’argent. Non, notre librairie est bien plus que cela. C’est un lieu culturel, un espace de rencontre et de discussion. Là où, seul ou accompagné par un libraire, on aime à parcourir le chemin de notre désir de lecture pour y emporter finalement le livre qui va nourrir dans les jours et les semaines qui suivent notre imaginaire, notre appétit de découverte et de connaissances. Et ce livre fera désormais partie de notre histoire personnelle, intime, de notre chemin de vie. Ce qui se vit dans une librairie n’a rien de commercial en fait. Ce qui se vit là dépend de l’atmosphère qui y règne, du dévouement et de la disponibilité des libraires, de ce qu’ils consentent à nous livrer de leur intimité, de leurs lectures, de leur passion, de leur recherche personnelle aussi et c’est tout cela qui éclaire notre propre choix de lecture. Toute cette richesse est, vous en conviendrez, bien éloignée de l’inflation publicitaire et du diktat des prix que l’on observe si souvent dans la réalité commerciale.

Malheureusement, pour qu'un tel lieu puisse survivre, il faut des conditions économiques favorables qui ne semblent plus être réunies aujourd'hui dans une ville pourtant dédiée à l'éducation et à la transmission du savoir. Un comble. La fermeture de notre librairie n'est pourtant pas une fatalité, elle est le symptôme d'un système économique injuste qui ne favorise bien souvent que les commerces de masse, les hypermarchés, véritables puissances financières et attractives, ces lieux impersonnels voués en définitive à faire du chiffre, « à rémunérer des actionnaires en quête de performance et à répondre à des critères de compétitivité-prix qui font pression sur les charges» (Eva Sadoun, entrepreneuse et activiste française). C'est donc bien ce capitalisme vorace, cet environnement économique hyper-concurrentiel et la fulgurance du commerce en ligne qui ont eu raison, une fois encore, d'un collectif de travail consciencieux et dévoué au sein d'un commerce de proximité. Un collectif de travail qui n'a pas ménagé sa peine durant les périodes de confinement, jusqu'aux portes de l'épuisement, pour garder ouvert ce lieu de ressourcement essentiel. Où donc est la reconnaissance du travail accompli par ces personnes en temps de crise ? Enfin, la privatisation de l'artère principale de Louvain-la-Neuve et les loyers exorbitants qui y sont pratiqués contribuent bien entendu à cette funeste décision de faillite. Cette orientation économique imprimée au centre ville et l'ombre étouffante du centre commercial ont largement contribué à altérer la vitalité d'un tissu de commerces de plus petite taille.

Aujourd’hui, un projet de renaissance d’une nouvelle librairie est déjà en gestation, encouragé et soutenu par de nombreux usagers-lecteurs, près d’un millier à ce jour. Il faudra du courage et de l’abnégation pour se frayer un chemin dans la jungle néolibérale qui sévit aussi dans notre petite cité voulue par ses fondateurs « à taille humaine ». De toutes parts, on entend les appels à la sobriété économique, à la transition écologique, au commerce de proximité, au retour de l’essentiel dont la culture en est le fidèle serviteur. Une fois encore, des citoyens répondent présents pour relever ce défi. Pourtant, ce qui est attendu en ces temps de grande mutation, c’est que les autorités publiques s’impliquent elles aussi dans des projets concrets pour démontrer que la transition économique et écologique n’est pas qu’un slogan mais qu’elle se traduise prestement, ici et maintenant, pour sauver un commerce de proximité, un lieu de culture et un collectif de travail de qualité dans une ville à haute vocation éducative et culturelle.

Ensemble, autorités publiques, université et citoyens-lecteurs, nous devons sauver ce lieu de culture (1).

(1)Pour encourager et soutenir ce projet de renaissance : agorarenaissance@gmail.com