Décoloniser l’espace public impose davantage de rigueur

Oui, il faut ouvrir la discussion sur la décolonisation de l’espace public, mais il faut le faire avec méthode et d’autant plus de rigueur si on souhaite croiser les regards.

Décoloniser l’espace public impose davantage de rigueur
©Vince
Contribution externe

Une opinion de Sébastien Clerbois, Professeur d’archéologie et d’histoire de l’art à l’ULB

Le rapport du groupe de travail qui a réfléchi à la décolonisation de l'espace public en Région de Bruxelles-Capitale a été livré au public par Urban Brussels le mois dernier. Rédigé par un panel d'universitaires, de chercheurs, de journalistes, d'écrivains ou d'acteurs du monde associatif, le rapport fait le point sur l'état du fait colonial dans l'espace public et établit des recommandations pour la gestion politique de ce dossier complexe.

Sur le fond, la démarche est salutaire. Oui, il faut ouvrir la discussion, oui, il faut des décisions politiques qui répondent aux interrogations et aux demandes de la société civile, oui, il faut décoloniser l’espace public. Mais il faut le faire, au risque de paraître vieux jeu, avec méthode. Il n’appartient pas aux universitaires de penser le monde pour l’ensemble de la société, et le monde actuel appelle précisément à une diversification des opinions. Pour autant, penser la complexité requiert, exige même, de la rigueur.

De l’art sans histoire de l’art

Dans le sillage du mouvement Black Lives Matter, la sculpture publique en lien avec le colonialisme a cristallisé l'attention et la colère. Et pour cause. Elle porte souvent le visage de l'oppression, de la domination, de l'esclavage et de la colonisation dont toute forme d'actualisation dans l'espace public est aujourd'hui insupportable.

La sculpture publique est un fait complexe. Elle rassemble l’histoire, la politique, l’idéologie, le patrimoine, l’art, l’urbanisme, la sculpture, l’architecture. À la croisée des chemins, elle a cristallisé une perception du monde portée à la vision publique dans une société qui pensait avec d’autres référents, d’autres codes, dont une partie, aujourd’hui, nous échappe.

Quelles que soient les décisions pour l’avenir, celles-ci sont à prendre à la lumière d’une compréhension fine du passé et de sa complexité. D’où mon étonnement : un sentiment un peu diffus d’art sans histoire de l’art, comme on dirait de la médecine sans médecin… Comment peut-on comprendre la sculpture publique sans que la bibliographie du rapport ne fasse état de la documentation qui lui est consacrée ? Comment établir un “cadre de réflexion” basé, pour l’histoire de la sculpture publique, sur des références internet sans densité théorique ? Et surtout, pourquoi travailler ex-nihilo ?

Le risque, c’est l’anachronisme.

Pornographique ?

À titre d'exemple, le rapport se penche sur la sculpture Nègres marrons surpris par des chiens de Louis Samain, placée sur l'Avenue Louise. L'œuvre en marbre visible aujourd'hui a été commandée par l'Etat et offerte à la Ville en 1894 sur base d'un plâtre réalisé par l'artiste en 1869. Elle illustre La case de l'oncle Tom de l'écrivaine américaine Harriet Beecher Stowe, militante humaniste, féministe, abolitionniste.

Le rapport écrit que "la sculpture de Samain réduit le public au statut de consommateur passif de l'esthétisation non contextualisée d'une violence choquante". Quelle esthétisation ? L'œuvre du XIXe siècle se lit-elle sur le même plan qu'un long-métrage de Quentin Tarantino ? Le rapport mentionne aussi une "violence pornographique". Samain est un sculpteur de son époque. La représentation de la violence est structurée sur base de codes romantiques que l'artiste expérimente en s'inspirant du Milon de Crotone de Pierre Puget. Marqué par les idées d'Edmund Burke sur le sublime, le romantisme a effectivement représenté la violence dans sa vérité expressive, autre temps, autres mœurs. Cette conception historique doit-elle être jugée aujourd'hui ? Est-ce si pornographique ? Pourquoi ne pas y voir, tout au contraire, une violence réaliste, brute, capable de nous décrire la vérité d'un contexte en éveillant notre sens critique appliqué à l'Histoire ? Sommes-nous, le public, si sensibles, ou si abrutis que nous ne pourrions ni ressentir, ni réfléchir, ni contextualiser ?

Le risque, c’est aussi l’absurdité, comme celle, proposée page 232, de “casser” la sculpture, une œuvre unique, alors que mille autres solutions existent.

La densité historique devrait intégrer au débat la notion d’artiste, la notion d’art, la notion d’œuvre. L’art n’est pas une mémoire à effacer. L’art est une structure ouverte ou le débat est naturel, contrairement aux idéologies. Dans l’art, on peut pétrir – comme un sculpteur travaille la terre – les notions qui, ailleurs, suscitent la violence du débat. En art, on peut soupeser les choses douloureuses, on peut manipuler les concepts problématiques, on peut dialoguer librement, on peut faire et défaire les identités, on peut se travestir, on peut inventer, on peut jouer.

La beauté de la rigueur

Oui, il faut sans doute retirer les Nègres marrons de l'espace public, mais sans la juger anachroniquement sur l'intention de l'artiste, intention qui n'était peut-être pas politique, après tout. Après être entrée dans les collections belges, cette œuvre a été placée dans l'espace public par décision politique, peut-être sous l'influence de Léopold II qui y trouvait une lecture de sa propre propagande coloniale, lui qui se voyait, au centre de l'Afrique, combattre l'esclavagisme arabe pour "libérer" les Congolais. Cette réception-ci est à documenter, car là se trouve le cadre d'une réception politique que l'on est en droit de désapprouver et qui pourrait conduire à ramener l'œuvre dans la réserve d'un musée.

Par contre, on ne peut pas écrire que l'artiste esthétise une violence pornographique, sans faire l'effort d'étudier par la science un sujet complexe, mais passionnant, lui-même vecteur de pensée critique. Pourquoi ? Retirez cette œuvre trop tôt de l'espace public et, au fond d'une réserve, tout le monde oubliera les Nègres marrons. Y compris la recherche. Moins de science, c'est aussi moins de réflexion critique, et donc moins de décolonisation.

Avec toute l’ouverture d’esprit requise, on ne peut pas suivre cette logique qui vise à penser la complexité de l’Histoire sans céder à la beauté de la rigueur, à la dure et passionnante méthode de la science, en faisant l’économie, même partielle, de la recherche documentaire, de la critique historique, de l’épistémologie.

La science ne peut pas être la pensée dominante du monde réel. Science, politique, société civile et action citoyenne doivent dialoguer et agir de concert. Mais sans perdre leur identité, et donc leur capacité à s’enrichir mutuellement…

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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