L'obligation vaccinale pour le personnel soignant risque de déstructurer notre système de soins de santé

Quelles sont les raisons de faire passer actuellement le cadre légal de l’obligation vaccinale des soignants?

Contribution externe
L'obligation vaccinale pour le personnel soignant risque de déstructurer notre système de soins de santé
©AFP

Une opinion de Yves Coppieters, Professeur de santé publique à l'ULB

L’obligation vaccinale des soignants approuvée en Commission santé ce mardi 3 mai a été peu relayée par les médias qui étaient interpellés par l’annonce d’une levée probable du port du masque obligatoire dans les transports en commun. Il existe donc bien depuis hier un cadre légal en Belgique pour déclencher à tout moment une obligation vaccinale ciblée sur les soignants avec l’identification de sanctions en cas de non-respect. Les réseaux sociaux ont été plus prolifiques pour réagir à cette validation par les députés et j’ai été interpellé plusieurs fois hier pour prendre position par rapport aux collègues qui risquent d’être à terme pénalisés. Je ne valide pas tous ces messages mais ils sont aussi l’expression d’une incompréhension de la mesure et l’impossibilité d’avoir des explications claires sur ses buts et objectifs. La chronique de Bertrand Henne ce mercredi matin sur Matin Première (RTBF) faisait bien ressortir les équilibres politiques qui ont amené à cette décision, avec une opposition politique qui se dit « vigilante » et des syndicats qui refusent toujours cette mesure. C’est donc bien un choix politique, non éclairé par des arguments scientifiques, qui continue à mettre la pression pour envisager des nouvelles mesures en cas de reprise épidémique ou peut-être, dans l’optique de réutilisation de stratégies chères à certains de nos décideurs comme le CST ou la stratégie centrée exclusivement sur la vaccination.

Le débat sur l'obligation vaccinale a été mené au Parlement et a semblé honnête et argumenté sur base de la nouvelle configuration de l'épidémie (face à Omicron), de l'efficacité vaccinale ainsi qu'aux autres stratégies à maintenir ou à développer (comme les antiviraux en ambulatoire pour les personnes à risque). Il est donc difficile de comprendre quel est l'intérêt de faire passer en ce début mai 2022 ce cadre pour une obligation vaccinale. Le paradoxe est qu'en France, le Président de la République confirme dans un entretien en début de semaine qu'il envisage de réintégrer les personnels soignants non-vaccinés, sans pour autant regretter sa stratégie mais en confirmant l'inefficacité de la mesure. En octobre 2021 en France, on comptabilisait environ 15 000 personnes suspendues de l'hôpital et environ 2 000 démissions. Pour rappel, l'argument clé de cette obligation dans l'hexagone était, dixit le Ministre de la santé Olivier Veran : « quand l'obligation vaccinale a été décidée, il n'y avait que 60% des soignants qui étaient à jour de leur vaccination. Aujourd'hui, on parle de plus de 99%, donc cela a fonctionné ». En Belgique, on estime que plus de 95% des personnels de santé soignants sont vaccinés. La mesure, même future, n'a donc pas de bien-fondé et ses « buts » ne sont pas explicités.

L'obligation vaccinale pour le personnel soignant risque donc de déstructurer le système de soins de santé et d’engendrer ainsi plus de répercussions sanitaires (dans la qualité de la prise en charge des patients en général) que de bénéfices en termes de limitation des contaminations. Les quelques pourcents de soignants non vaccinés sont convaincus de leur choix. Et ce n'est pas une obligation vaccinale qui les fera changer d'avis. Cela va simplement les motiver à quitter le système de soins de santé, qui souffre déjà de carences de personnel. L'obligation vaccinale risque de diminuer les forces disponibles ou d'augmenter les inégalités sociales.

Cette volonté politique de continuer vaille que vaille la stratégie de pression vaccinale empêche toute analyse critique des forces et des faiblesses de la stratégie et confirme presque implicitement que le « tout à la vaccination » sera encore prioritaire dans le futur pour dépasser cette crise sanitaire. Nos décideurs n’ont jamais eu le courage d’expliquer honnêtement les qualités, mais aussi les limites de ces vaccins encore utilisés. Avec les vaccins actuels, l'efficacité sur les contaminations est quasi nulle. Sur les formes graves, elle reste bonne malgré les sous-variants d’Omicron. De manière claire, l'efficacité du vaccin sur la transmission du virus n’est plus un argument pour expliciter les doses à répétition.

Et sur l’obligation vaccinale, outre au sein du Parlement, de nombreux cénacles ont mené des discussions souvent pluridisciplinaires pour argumenter le pour et le contre de cette stratégie. J’invite donc nos responsables politiques à suivre ces débats ou à se tenir informé de leurs conclusions. Par exemple Lawyers4Democracy (L4D), collectif constitué d’universitaires et de juristes attachés à l’État de droit, a tenu il y a quelques semaines un colloque sur la vaccination obligatoire en donnant la parole à des juristes, médecins et philosophes entre autres pour expliquer les dangers multiples d’une obligation vaccinale ciblée ou généralisée. Avec une épidémie actuellement sous contrôle et une protection immunitaire de population réelle, le temps est plutôt aux approches participatives sur l’anticipation de la suite de la gestion de la crise, transparentes, nécessaires et basées sur une proportionnalité des stratégies à envisager. Et puis il serait peut-être enfin temps d’envisager des plans efficaces de promotion de la santé axés sur la pleine santé de la population et la prévention de toutes les comorbidités qui ont été des facteurs facilitateurs de l’expression de l’épidémie chez nous !