Pourquoi je pense à démissionner de mon poste de directrice. Pourquoi je ne le ferai pas

Depuis dix ans, les choix politiques ont été désastreux pour les départements pédagogiques qui en paient le prix fort. Des refontes structurelles et juridiques ont épuisé les équipes et abîmé leur confiance et leur motivation, sans plus-value qualitative.

Contribution externe
Pourquoi je pense à démissionner de mon poste de directrice. Pourquoi je ne le ferai pas
©Philippe Joisson / DR

Marie-Agnès Boxus, directrice d'un département pédagogique d'une Haute Ecole avec (cosignataires) Sophie Logjes, directrice-adjointe et Laurent Kesteloot, directeur-adjoint

Je suis directrice d’un département pédagogique qui forme de futurs enseignants, entre autres.

En tant que directrice, je dois me porter garante de l’application d’un cadre et de normes décrétales qui émanent des cabinets ministériels et de mon Pouvoir Organisateur. Un autre aspect de la fonction est de "diriger" les équipes, de donner un cap, de garantir la cohérence des formations qui sont proposées dans notre école et d’ancrer l’action du Département dans une réalité sociale à laquelle elle participe et qu’elle contribue à façonner, jour après jour. Les objectifs sont clairement définis : enseignement, recherche, service à la collectivité. C’est un beau programme.

Pourtant, de plus en plus souvent, je pense à présenter ma démission.

J’estime en effet que les choix politiques posés dans la dernière décennie ont été désastreux pour les départements pédagogiques, et que de nombreuses erreurs stratégiques ont été commises, dont nous payons le prix fort.

Dégâts dus au décret Paysage

Tout d’abord, faut-il encore rappeler les dégâts occasionnés par le décret Paysage ? Tout ce qui a été dénoncé dès le début de la mise en application en 2013 s’est révélé exact. Il y a consensus : Paysage est responsable de la dégradation des conditions de formation des étudiants et des conditions de travail des enseignants du supérieur – des départements pédagogiques en particulier. Le décret a été modifié une quarantaine de fois en quelques années, sa récente réforme est loin de tout résoudre et n’a anticipé en rien la réflexion qui se tient actuellement sur les rythmes scolaires. Or, cette réflexion va requestionner en profondeur les calendriers académiques établis par Paysage et, par conséquent, toute la méthodologie des dispositifs d’enseignement.

Ce manque d’anticipation est à l’image de l’absence d’une vision stratégique cohérente pour les départements pédagogiques depuis 10 ans.

Comment expliquer, sinon, qu’ils aient été tenus à l’écart de la réforme du Pacte dans l’enseignement obligatoire ? Comment expliquer qu’il y ait une telle absence de dialogue entre les cabinets de l’enseignement obligatoire et celui du supérieur ? Pourquoi avoir imposé aux enseignants du pédagogique de repenser fondamentalement des grilles de formation à l’arrachée en 2014, sachant que le Pacte et la Réforme de la formation initiale des enseignants (RFIE) étaient en route et imposeraient à très court terme de reconstruire de nouveaux curriculums ? Pourquoi avons-nous dû mendier l’accès aux nouveaux référentiels du tronc commun alors que nous sommes censés y former nos étudiants ? Et tellement d’autres questions sur ce manque de dialogue.

Hallucinante complexité

Par ailleurs, depuis 2019, comment est-il possible que le politique cautionne l’inutile, la coûteuse, l’hallucinante complexité de la mise en œuvre de la RFIE sur le pôle Liège-Luxembourg, qui doit se négocier entre 5 Hautes Écoles distinctes appartenant à 4 réseaux différents, avec L’université de Liège, fonctionnant elle-même comme un consortium entre différentes facultés auxquelles il faut ajouter le CRIFA et le CIFEN ? Le politique se rend-il bien compte qu’il oblige les équipes des Hautes Écoles à fonctionner en bonne entente alors même que dans les faits, elles sont dans un rapport de concurrence forcée de par le financement en enveloppe fermée du supérieur ? Comment expliquer que le politique ne réalise pas ce que tous les enseignants impliqués anticipent de façon claire et nette, c’est-à-dire que ce modus operandi pour le pôle liégeois n’offre pas vraiment de garantie de plus-value qualitative de la formation des enseignants, mais s’annonce surtout comme la promesse assurée d’un mic-mac pédagogique et opérationnel indescriptible sur les plans administratif, logistique, juridique et financier ?

Quid du cahier des charges des Instituteurs primaires (section 2) de la RFIE, tellement lourd qu’il risque d’anéantir les effets du passage au master à 4 ans ? Quid de l’opacité de la réflexion budgétaire dans cette réforme ?

Et puis, cerise sur le gâteau (ou devrais-je parler de "coup de grâce" ?) : comment justifier maintenant que le calendrier des départements pédagogiques ne soit plus aligné sur celui de l’enseignement obligatoire, et qu’il risque fort de ne plus jamais l’être, vu les contraintes multiples des codiplomations dans l’enseignement supérieur ?

Concrètement, comment puis-je exercer sereinement ma fonction de directrice en remettant fondamentalement en cause la cohérence du cadre posé ?

Comment mobiliser dans le doute?

Comment puis-je porter la mise en application de ces réformes et de ces mesures si je doute autant de leurs chances de succès ? Comment dois-je faire pour annoncer à mes collègues enseignants que je n’ai aucun budget pour financer leurs projets de formation continue ou de recherche, que d’autres choix ont été posés ? Comment puis-je oser leur demander de rejoindre bénévolement des groupes disciplinaires inter-Hautes Écoles tout en ayant à l’esprit qu’il faudra que nous fassions plus d’inscriptions que nos partenaires en septembre, ce dont nos emplois dépendent directement ? Comment dois-je m’y prendre pour leur annoncer que, tout passionnés qu’ils soient d’éducation, tout empreints qu’ils soient des valeurs humanistes que notre réseau défend, ils vont devoir se résigner à subir un calendrier qui ne respecte pas ces valeurs, et qui porte atteinte à leur qualité de vie familiale ?

Nivellement et standardisation

Selon moi, dès 2013, il aurait fallu déterminer un statut d’exception et une stratégie indépendante pour les départements pédagogiques, en tenant compte de leur lien essentiel avec l’ensemble du système éducatif, de leurs spécificités et de leurs missions non marchandes, dont les enjeux sont déterminants pour l’ensemble de la société.

Il aurait fallu veiller à préserver la diversité des projets d’établissements au lieu de pratiquer une politique de nivellement et de standardisation qui est en train d’anéantir leur vitalité là où, plus que jamais, cette vitalité est le seul vrai gage que nous ayons de parvenir à formuler des réponses créatives aux défis multiples qui se posent aujourd’hui.

N’aurait-il pas été plus simple de laisser les Hautes Écoles organiser elles-mêmes leur passage au Master de niveau 7 en 4 ans, de passer simplement du type court au type long ? Les enseignants du département pédagogique de ma Haute École forment des enseignants depuis plus de 100 ans ; ils avaient, et ils ont, les épaules et la carrure pour le faire. C’est sur eux qu’il aurait fallu miser et investir au lieu de les ignorer, et de les sous-estimer.

Finalement, n’aurait-il pas été plus simple d’encourager les partenariats divers avec les universités, les institutions culturelles, sociales, sportives, plutôt que de forcer des codiplomations parfois complètement contre-nature ?

En lieu et place de cela, depuis 2013, les énergies et les efforts des enseignants ont été investis dans des refontes structurelles et juridiques qui ont épuisé les équipes et ont profondément abîmé leur confiance et leur motivation, sans aucune plus-value qualitative au final pour les étudiants ou pour la société. Juste des embrouilles administratives et institutionnelles à répétition, et de l’argent, beaucoup d’argent, très mal dépensé.

Sur le terrain, tout le travail reste à faire, les injonctions pleuvent en rangs serrés sur les enseignants du pédagogique. Ceux-ci ont besoin qu’on leur dégage du temps dans leur charge de travail pour construire les réponses pédagogiques et numériques dont les écoles ont aujourd’hui besoin, mais les tiroirs sont vides.

Tout n'est pas perdu

Malgré tout cela, je sais que je ne démissionnerai pas. L’enseignement est inscrit dans mon ADN et je crois fondamentalement au rôle que les enseignants ont à jouer dans le devenir des sociétés. Il faut qu’ils soient entendus, il faut leur faire confiance et leur donner des moyens, à eux directement. J’estime que mon engagement ici est aussi de continuer à porter ce message, pas de renoncer.

Dans les faits, les enseignants renoncent rarement aux causes qui leur sont chères. Aujourd’hui encore, contre vents et marées, les équipes de mon Département sont effectivement à pied d’œuvre pour envisager la mise en œuvre de la RFIE avec les cartes compliquées qu’ils ont en main et démontrent, semaine après semaine, toute l’étendue de leur savoir-faire. J’admire la patience de mes collègues, la constance de leur engagement, leur mutuelle solidarité. Je constate tous les jours que c’est ce type de valeurs partagées qui nous tiennent ensemble et qui nous font tenir bon dans notre projet commun de former les générations de demain. Tout n’est pas perdu.

Ce texte de non démission, je le signe aujourd’hui de mon nom mais j’en sais le propos intimement partagé par mes deux plus proches collaborateurs, qui ont souhaité y être associés en le co-signant symboliquement.