L’enseignement qualifiant doit se réformer, sinon...

Le chantier est tel que la tentation est grande de le reporter. Mais ce serait alors prendre le risque de confier les clefs de la réforme au monde politique et au monde socio-économique.

Contribution externe
L’enseignement qualifiant doit se réformer, sinon...
©Serge Dehaes

Une carte blanche de Patrick Lenaerts, Secrétaire général adjoint de la Fédération de l'enseignement secondaire catholique (Fesec-Segec)

Le monde de l’école n’échappe jamais (complètement) à l’air du temps, ni aux vents contraires qui soufflent sur notre société. Ainsi, la crise sanitaire, la guerre en Ukraine et tout ce qui peut en découler ont secoué, secouent et secoueront longtemps encore le monde scolaire.

C’est dans ce maelström que tangue aujourd’hui le Pacte pour notre enseignement d’excellence de demain.

Si les questions du tronc commun, des Pôles territoriaux et des rythmes scolaires ont un temps occulté les enjeux autour de l’enseignement qualifiant, il semble que son heure soit venue puisque se profilent pour celui-ci deux réformes et une interrogation. D’une part, un nouveau parcours d’enseignement qualifiant (PEQ) démarrant en 4e prévu en septembre 2022 et généralisé en 2023. De l’autre, la réforme du pilotage de l’enseignement qualifiant et ses effets en 2024. Et enfin, on l’oublie trop souvent, l’inconnue de l’après-tronc commun en septembre 2029.

L'avant-projet de décret sur le Parcours d'enseignement qualifiant a été arrêté par le gouvernement en première lecture et est en phase de négociation. En gros, il s'agit, après l'expérience de la Certification par unité (CPU) développée dans certaines options avec pour légitime ambition de valoriser les acquis, d'harmoniser les parcours et d'inscrire le Certificat de qualification d'un jeune dans une perspective de Long Life Learning (LLL), et d'inscrire l'ensemble des options dans cette perspective. Cela s'avère indispensable alors que vont arriver de nombreuses nouvelles options issues de la production du Service francophone des métiers et qualifications (SFMQ). C'est aussi l'occasion, il faut le dire, d'économiser les 37 millions prévus dans la ligne budgétaire du Pacte et qui sont et seront largement réinvestis, notamment dans l'enseignement maternel et l'accompagnement personnalisé dans le tronc commun.

La réforme du pilotage de l’enseignement qualifiant, un peu vite résumée (à mon avis) par certains à "La rationalisation de l’offre de l’enseignement qualifiant", consiste quant à elle en une révision des processus décisionnels, visant la régulation de l’offre d’enseignement qualifiant en termes de renouvellement, pour adapter les profils de formation aux attentes du monde du travail, et en termes de réduction de l’offre, là où elle s’avère trop démultipliée avec des populations scolaires très faibles. Cette réforme reconnaît, d’une part, un rôle accru au Pouvoir régulateur et aux bassins d’enseignement et entend, d’autre part, optimiser l’utilisation des deniers publics.

On peut assez facilement pointer les côtés positifs d’une telle réforme, et reconnaître notamment, sans tomber dans l’adéquationisme, qu’il paraît judicieux de s’assurer que l’offre d’enseignement qualifiant permette au jeune de trouver un emploi, a priori, dans son environnement de vie.

Mais évidemment, ce qui saute aux yeux, ce sont d’abord les économies réalisées, les conséquences sur l’emploi des membres du personnel - même en période de pénurie - voire la viabilité de certaines écoles. Ce n’est pas rien !

Le risque de réformes "plic-ploc"

L’après-tronc commun impactera lui aussi l’enseignement qualifiant puisqu’il prévoit notamment la fin de la distinction entre l’enseignement technique de qualification et l’enseignement professionnel, la suppression des 3es qualifiantes et questionne l’accès généralisé aux études supérieures. Mais ça, c’est pour après-demain.

Aujourd’hui, c’est le Parcours d’enseignement qualifiant qui mobilise. Demain, ce sera le pilotage. Les défis sont tels que la tentation est grande de reporter les réformes et par là même de donner plus de temps aux PO, aux Directions et aux équipes pédagogiques pour s’adapter. Ce serait l’idéal, je le confesse mais je pointe trois écueils :

• La situation financière "dramatique" de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) qui n’a pas les moyens de toutes ses ambitions ;

• L’approche de la fin de la législature ;

• Un risque de régionalisation de l’enseignement qualifiant.

La situation financière de la FWB est telle qu’elle imposera des économies et/ou un refinancement. Or, refinancer une entité fédérée dans un État aussi complexe que la Belgique laisse à penser que ce refinancement aura un prix, qui pourrait passer par une redistribution des compétences au détriment de l’enseignement qualifiant.

L’approche de la fin de la législature annonce l’entrée en campagne de tous les mandataires. Fin des décisions qui fâchent pour les uns et promesses formidables pour les autres. Je doute qu’à ce compte-là, le Pacte survive à une troisième législature. Tant mieux, diront certains… Mais ce serait l’abandon d’un ensemble cohérent de réformes ambitieuses dans une perspective systémique, au profit de futures réformes "plic-ploc" guidées par les contraintes budgétaires.

Certains m’objecteront que la récente note conjointe des gouvernements wallon et francophone, relative à la méthodologie à mettre en œuvre en vue d’un renforcement transversal de l’enseignement qualifiant et de la formation professionnelle, en particulier de l’alternance, annonce tout le contraire. Je demande à voir, surtout quand l’objectif commun de la FWB, de la Région wallonne et de la Région bruxelloise, exprimé dans leur déclaration respective de politique en début de législature, était de "Réformer l’enseignement qualifiant et la formation professionnelle".

Si nous ne nous ressaisissons pas, nous les acteurs du Pacte, si nous ne trouvons pas la force, le courage et l’audace de réformer ensemble notre enseignement qualifiant, nous prenons le risque de confier les clefs de la réforme au monde politique et au monde socio-économique. Est-ce que cela sous-entend que je vante le modèle d’un enseignement qualifiant coupé du monde ? Non, trois fois non. Aujourd’hui, les mondes de l’enseignement qualifiant et de la formation se parlent déjà et travaillent ensemble sur différents chantiers. Il en est de même, mais dans une moindre mesure jusqu’ici, avec le monde des entreprises.

"Comme on n'est jamais bien aussi servi que par soi-même", relevons ensemble le défi !

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