Je savais que Poutine allait envahir l’Ukraine

Je n’avais pas plus d’informations que ce que je lisais dans les médias. Pourtant, j’avais la certitude que cela se produirait, car je suis un réfugié syrien qui a été contraint de fuir en Europe moins de deux mois après l’entrée des forces russes en Syrie, le 30 septembre 2015. Je n’ai pas oublié ces événements déchirants.

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Je savais que Poutine allait envahir l’Ukraine
©AFP

Un texte de Mazen Darwish, avocat et président du Centre syrien pour les médias et la liberté d’expression.

Les semaines qui ont précédé l'attaque de la Russie contre l'Ukraine ont été marquées par des spéculations sur la possibilité d'une invasion. Alors que le président américain Joe Biden a déclaré disposer d'informations fiables confirmant l'imminence d'une guerre, le Kremlin a démenti, proclamant que cette suggestion était une forme de chantage politique. Les analystes du monde entier ont avancé de multiples scénarios possibles. Au milieu de cette frénésie de conjectures, un collègue m'a demandé : « Est-ce que tu crois que Poutine ferait cela ? » J'ai instinctivement répondu : « Pourquoi pas ? »

Je n’avais pas plus d’informations que ce que je lisais dans les médias. Je n’avais pas accès aux rapports des services de renseignement ou aux analyses des experts. Pourtant, j’avais la certitude que cela se produirait, car je suis un réfugié syrien qui a été contraint de fuir en Europe moins de deux mois après l’entrée des forces russes en Syrie, le 30 septembre 2015. Je n’ai pas oublié ces événements déchirants. Je savais que Poutine allait envahir l’Ukraine.

Les forces de Poutine ont envahi la Géorgie en 2008, et aujourd'hui encore, elles contrôlent l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie. Elles ont envahi et annexé la Crimée en 2014. Ses forces sont entrées dans mon pays en 2015 où il est devenu un dieu de la guerre, et depuis 2016, Poutine envoie ses mercenaires préférés, les paramilitaires russes du Groupe Wagner, en Libye, au Mali, en Afrique centrale et dans d'autres pays.

En 2018, la Russie a utilisé du gaz neurotoxique sur le sol britannique, en violation de ses obligations au titre de la Convention sur l'interdiction des armes chimiques. Début 2022, les forces de Poutine sont entrées au Kazakhstan pour réprimer le soulèvement populaire et ramener son président évincé dans la capitale, Astana, après qu'il se soit enfui à Moscou. Pendant ce temps, la Russie a apporté son soutien aux partis et groupes d'extrême droite d'Europe. Ces crimes n'ont pas été sanctionnés par la communauté internationale, alors pourquoi l'Ukraine n'aurait-elle pas été le pays suivant ?

Quelques jours après le début de la guerre contre l'Ukraine, nous avons assisté à des scènes horribles de bombardements systématiques des infrastructures, de sièges de villes et de propagation de la terreur parmi les civils contraints de fuir leurs domiciles. Nous avons été témoins de la politique de la terre brûlée, du ciblage des hôpitaux et des écoles, des morceaux de corps de civils éparpillés dans les rues, des bus publics transportant les personnes déplacées des zones de combat et des centaines de milliers de réfugiés traversant les frontières vers les pays voisins.

Je passe d'une chaîne d'information à une autre, et les images me déconcertent toujours autant, même si je les ai déjà vues. La dévastation de Bucarest est la dévastation d'Alep. Écouter le docteur Lisa Lisitsa, de l'hôpital Okhmadyt de Kiev, dire que l'hôpital garde dans l'abri souterrain les patients qui ne peuvent pas être évacués pour cause de maladie ou qui ne peuvent pas être transférés, m'a rappeler les récits du médecin syrien Amani Ballour de l'hôpital de « la grotte » dans la Ghouta de Damas, des années auparavant.

Les enfants syriens d'Idlib, récupérés sous les décombres, et les enfants ukrainiens de Sumy, malgré leur distance, partagent le même sourire. Les Ukrainiens qui plaident pour une zone d'exclusion aérienne me rappellent les Syriens qui avaient fait la même chose. Un pilote russe, capturé par l'armée ukrainienne le mois dernier, aurait apparemment déjà bombardé des villes syriennes. Je me souviens encore avoir vu une photo de pilotes russes aux côtés de Bachar al-Assad et de Poutine, accrochée à l'aéroport de Hmeimim en Syrie. Je prie pour que les forces de Poutine n'utilisent pas d'armes chimiques en Ukraine comme l'ont fait leurs partenaires du gouvernement syrien.

Si al-Assad et Poutine avaient été tenus responsables de leurs crimes, nous n'aurions peut-être pas vu le scénario syrien se reproduire en Ukraine aujourd'hui. Si les dirigeants russes commettent ouvertement des crimes odieux en Ukraine sous les yeux du monde entier, ce n'est pas en raison de la supériorité militaire ou de la puissance économique de Poutine, mais plutôt parce que ce dernier est convaincu qu'il peut s'attaquer aux valeurs du droit humanitaire international, aux droits de l'homme, à la démocratie et au système international, tout en jouissant d'une totale impunité. Il suffit à Poutine de regarder Assad, son partenaire de confiance en Syrie, pour voir un homme libre, et non un homme traduit en justice pour ses crimes de guerre. Certains pays appellent même à la normalisation des relations avec lui par pragmatisme politique.

Pour éviter que les tragédies de la Syrie et de l’Ukraine ne s’étendent à d’autres pays, la communauté internationale doit faire respecter des normes et des principes cohérents dans le monde entier, en s’appuyant sur ses efforts politiques pour réaffirmer avec force le droit international et les valeurs démocratiques partout où ils sont bafoués, quel que soit l’auteur ou les victimes. Elle doit veiller à ce que la Cour pénale internationale et les unités nationales chargées de la lutte contre les crimes de guerre disposent de davantage de ressources, y compris de mécanismes coercitifs, et à ce qu’il y ait une plus grande volonté de créer de nouveaux types d’institutions pour combler les lacunes actuelles de la justice internationale et mettre fin à l’impunité des criminels de guerre.

J’espère que nous pourrons nous appuyer sur la dynamique mondiale actuelle et sur l’engagement en faveur de l’obligation de rendre des comptes pour les abus commis par la Russie en Ukraine afin de créer un tournant pour la justice internationale, qui s’applique également à la Syrie et à d’autres pays. La réponse de la communauté internationale devrait accorder une importance égale à toutes les victimes de la guerre dans le monde. En fin de compte, dans notre monde interconnecté, nous payons tous un prix pour chaque guerre dont les auteurs ne sont pas tenus de rendre des comptes.