La Turquie avait pris mon nom, la Belgique m’a rendu mon identité

En 1934, la Turquie a forcé les minorités ethniques (Arméniens, Assyriens et Grecs) à porter un nom turc. Mais 88 ans plus tard, le tribunal de la famille de Bruxelles m’a redonné mon nom assyrien.

Contribution externe
La Turquie avait pris mon nom, la Belgique m’a rendu mon identité
©Philippe Joisson

Un texte de Naher Beth-Grigo, Président de la Fédération des Assyriens de Belgique.

Comment vous appelez-vous ? Question facile, réponse difficile. Que nous aimions ou non notre nom de famille, nous ne sommes pas nombreux à le remettre en question, il fait partie de notre vie, depuis la naissance, jusqu’à notre mort. Mais que faire si derrière un élément aussi commun de notre identité se cachait en réalité quelque chose d’autre ? Et si ce nom était en fait un instrument politique, une arme culturelle, ou encore un véhicule identitaire tellement puissant qu’il peut soit promouvoir, soit effacer une identité à lui tout seul ?

Mon nom, c’est mon identité

Un nom peut parfois en cacher un autre. Je m’appelle Naher Beth-Grigo. Ce nom de famille à consonance si étrangère (certes, le prénom n’est pas mal non plus) est celui que mon père m’a transmis, celui que son père lui a donné et celui que mon arrière-grand-père a acquis de son propre père. Ce nom, il est assyrien. Il est mon identité patronymique, mais il est aussi mon identité ethnique, celle qui fait de moi l’être que je suis aujourd’hui. Il m’accompagne dans mon combat pour la reconnaissance du génocide des Assyriens de 1915, il m’accompagne dans mon rôle de responsable de la Fédération des Assyriens de Belgique. Il m’aide lorsque je dois expliquer qui sont les Assyriens, ce peuple si peu connu venu d’Orient.

Complexe, mon identité ?

Elle est pourtant aujourd’hui plus simple, grâce à une procédure de changement de nom effectuée en Belgique. Cette identité est aujourd’hui composée de plusieurs éléments : elle comporte des couleurs bien belges, bien bruxelloises, mais aussi bien assyriennes. Mon nom de famille l’atteste, mon accent bruxellois aussi. Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Jusqu’à il y a peu, je portais un nom qui n’était pas le mien. Et c’est ici que la complexité entre en jeu. Autour de nous, combien de personnes ont changé leurs noms de famille ? Cela reste extrêmement marginal en Belgique. Environ un millier d’individus changent leurs noms de famille en Belgique pour des raisons souvent bien différentes les unes des autres. Pour beaucoup de ces familles belges, il s’agit souvent d’un long combat avec l’administration. Le législateur le précise bien, le changement de nom doit rester l’exception et la fixité du nom de famille doit prévaloir. Ici (comme ailleurs), la loi peut aller à l’encontre du bien-être social et psychologique de l’individu.

D’un nom à un autre

Jusqu’à mes 36 ans, je m’appelais Naher "Arslan". Ce nom à consonance turque est le nom qui a été imposé à mes ancêtres en 1934 lorsque la Turquie moderne a forcé ses minorités ethniques (Arméniens, Assyriens et Grecs) à porter un nom turc, afin d’effacer leurs identités chrétiennes et ethniquement différentes de l’identité turque. C’est ce que les historiens qualifient parfois de génocide blanc, qui vise à éradiquer par l’assimilation forcée un élément étranger à la société majoritaire. Ainsi, mes arrière-grands-parents ont été contraints de mettre dans le placard de l’Histoire leur nom assyrien, et prendre un nom turc qui n’a aucune place ni dans leur identité, ni dans leur langue, et encore moins dans leurs cœurs. Savaient-ils que 88 ans plus tard, le tribunal de la famille de Bruxelles donnerait raison à leur arrière-petit-fils afin de ressortir leur nom de famille et effacer l’injustice qui leur a été faite en 1934 par le gouvernant de la jeune république de Turquie ?

Parcours pas évident

Probablement pas. Le parcours n’a pourtant pas été simple. La Belgique permet le changement de nom de famille à quelques très rares exceptions. Le mot exception prend ici tout son sens. Il est plus facile de refuser un changement de nom que d’en accepter un. Mon expérience, et celle de tant d’autres, le démontre. La gravité ne constituant pas un élément central dans la décision du ministre de la Justice d’accepter ou de refuser un changement de nom de famille, il est parfois très difficile de faire valoir sa requête. C’est ainsi que j’ai déchanté lorsque ce même ministre a refusé ma demande, sous prétexte, notamment, que ma famille porte ce nom depuis près d’un siècle et que cela ne semblait pas nous avoir porté préjudice. Naïvement, je ne pouvais imaginer qu’un ministre belge ne reconnaîtrait pas la gravité des faits que l’Histoire a imposés à ma famille : génocide, extermination par l’épée puis par le nom. Or, la gravité ne suffit pas.

Après ce refus du ministre de la Justice, il m’a fallu m’orienter vers le tribunal et introduire un recours. Mais justice a été rendue, et le tribunal m’a donné raison. Aujourd’hui, je vais être autorisé à porter mon véritable nom de famille. Aujourd’hui, mon identité, si riche et si complexe, se simplifie. Aujourd’hui, je deviens la personne que j’ai toujours été, sans filtre. Aujourd’hui, la Belgique contribue à réparer une injustice liée au premier génocide de l’histoire moderne en 1915. N’en déplaise aux génocidaires passés et aux négationnistes présents, n’en déplaise aux assimilations forcées du XXe siècle. Les Arméniens, les Assyriens et les Grecs de Turquie sont des survivants, ils se battent et leur combat se poursuit au travers des générations, dans l’espace, comme dans le temps.

Pas juste un nom de famille

Un nom peut en effet en cacher un autre. La Turquie l’a bien compris lorsqu’elle a pris la décision d’imposer un nom à consonance turque à toute sa population en 1934. Le nom n’est pas uniquement cet élément qui nous identifie dans la société. Il est véritablement vecteur d’identité, il peut être à la fois l’arme qui nous fait du mal, tout comme il peut être le levier qui nous permet de nous sentir en adéquation avec nous-mêmes. Il est finalement, comme bien d’autres choses dans la vie, un bagage que nous portons du début à la fin. Changer de nom n’est pas une mince affaire, la loi aussi bien que la société rendent cette opération difficile. Mais à la lumière de ce que peut représenter le nom de famille, ne devrions-nous pas envisager qu’une personne peut se sentir opprimée par son propre nom ? Ne devrait-elle pas alors avoir la possibilité de changer ce même nom qui l’étouffe, qui fait écho à quelque chose de si ignoble que cela l’empêche de se construire dans la société et d’y occuper la juste place qu’elle mérite ?

Finalement, si le nom de famille est l’élément qui permet l’identification dans la société, n’est-il pas juste que nous ayons un nom qui définit notre identité ? La vraie, celle que nous voyons dans le miroir chaque matin, et non pas celle que l’Autre nous impose contre notre gré.

>>> Titre et chapeau sont de la rédaction. Titre original : "Quand un nom de famille en cache un autre."

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