Abattage rituel: la bonne conscience à peu de frais

Si on veut être crédible en matière de lutte contre la souffrance animale, qu’on s’y attaque là où ça fait vraiment mal : les élevages en batterie, les conditions sanitaires qui multiplient les épidémies, l’arrachage des veaux à leur mère pendant l’allaitement, les conditions de transport, l’abattage à la chaîne, même avec étourdissement, dans des établissements qui sentent la mort de loin.

Contribution externe
Abattage rituel: la bonne conscience à peu de frais
©GUILLAUME JC

Une carte blanche de Henri Goldman, chroniqueur sur le blog cosmopolite.

Réduire la souffrance animale : la cause me tient à cœur. Comme végétarien, je suis sensible aux arguments de Jonathan De Patoul, le député Défi, vétérinaire de profession, qui a déposé une proposition d'ordonnance au parlement bruxellois pour interdire l'abattage rituel sans étourdissement. Et pourtant, si j'étais parlementaire, je voterais contre cette proposition, sans aucune hésitation.

Ce soir-là, j'écoutais Jean-Luc Mélenchon dans le cadre de la campagne présidentielle. On l'interroge sur le bien-être animal. Avec véhémence, il dénonce les fermes-usines qu'il fermera séance tenante s'il est élu, le massacre des poussins mâles envoyés vivants à la broyeuse à leur naissance (50 millions par an rien qu'en Allemagne), la pauvre vie des poules pondeuses qui passent toute leur existence sur un espace grand comme une feuille A4. Le journaliste lui demande s'il a l'intention d'interdire l'abattage rituel. Mélenchon semble abasourdi : le programme de l'Avenir en commun, pour lequel il fait campagne, n'en parle pas. Pour lui arracher une réponse, le journaliste l'informe : l'abattage rituel est déjà prohibé en Belgique. Pris manifestement de court, Mélenchon déclare que s'il est possible de trouver un accord avec la communauté musulmane pour renoncer à l'abattage rituel sans étourdissement, ça lui convient tout à fait.

Je comprends sa surprise : l'abattage rituel est une question très secondaire pour qui se préoccupe vraiment de la souffrance animale. Celle-ci est produite à grande échelle par l'élevage industriel organisé en puissant lobby, en France comme en Belgique d'ailleurs. Interdire les fermes-usines où les porcs s'entassent par milliers, en polluant gravement les nappes phréatiques, ça demande du courage politique et ça risque d'avoir des effets sur le prix de la côtelette. S'en prendre à l'abattage rituel, c'est beaucoup moins risqué.

Une question à deux entrées

Donc, courageusement, la Flandre a interdit l'abattage rituel le 1er janvier 2019 et la Wallonie le 1er septembre. S'agissant de la souffrance animale, était-ce une priorité ? Absolument pas ! En France, seul le Rassemblement national a mis cette interdiction à son agenda, et on comprend très bien pourquoi. Mais en Wallonie, comme en Flandre, cette question a permis à l'ensemble des partis politiques de se donner bonne conscience à peu de frais, en faisant croire qu'ils se préoccupaient du bien-être animal. Alors que c'est exactement l'inverse : cette mesure n'est qu'un alibi pour éviter de toucher à l'essentiel.

On peut aborder l'abattage rituel par deux entrées : celle du bien-être animal et celle de la liberté de culte. Sollicitée pour un arbitrage, la Cour de Justice européenne a estimé que l'interdiction de l'abattage rituel sans étourdissement ne violait pas la liberté de culte. Mais les États conservent toute latitude quant à l'opportunité de légiférer sur la question. Avec sagesse, nos principaux voisins – la France, l'Allemagne et les Pays-Bas – ne l'ont pas fait. À la manière de Matamore, la Belgique a préféré se lancer. Comme en 2010, quand elle a failli devenir le premier pays européen à interdire la « burqa », avant même la France. On recherche son heure de gloire où on peut.

À Bruxelles, l'affaire vire au psychodrame. Le PS, qui a voté l'interdiction en Wallonie, annonce qu'il la refusera à Bruxelles. Ecolo, qui l'a aussi votée en Wallonie, se divisera sans doute sur la question. Le PTB, qui s'était abstenu en Wallonie, votera contre à Bruxelles. Incohérence ? Oui. Mais ce sont les Bruxellois qui ont raison. Si on veut être crédible en matière de lutte contre la souffrance animale, qu'on s'y attaque là où ça fait vraiment mal : les élevages en batterie, les conditions sanitaires qui multiplient les épidémies, l'arrachage des veaux à leur mère pendant l'allaitement, les conditions de transport, l'abattage à la chaîne, même avec étourdissement, dans des établissements qui sentent la mort de loin.

Et quand on s’en sera pris au lobby de la viande, qu’on aura réussi à imposer des normes de bien-être de la naissance à la mort dans les filières de l’élevage, qu’on aura réussi à diminuer globalement la quantité de viande produite et consommée tout en améliorant sa qualité, on pourra discuter de l’abattage rituel sans étourdissement avec la communauté musulmane. Alors, mais alors seulement, celle-ci n’aura plus l'impression que cette nouvelle cause nationale est plus motivée par une islamophobie qui ne s'avoue pas que par une véritable empathie à l’égard d’êtres vivants sensibles.

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