Fracture numérique : le virus, la plume et la souris

Stop à la dématérialisation comme seule voie d’accès au service public. Oui au maintien de guichets physiques à proximité. N’ajoutons pas de l’injustice à la précarité.

Contribution externe
Fracture numérique : le virus, la plume et la souris
©FLEMAL JEAN-LUC

écrivains publics de Bruxelles

Nous voilà enfin passés en "code jaune". Dans les médias, le Covid-19 a, pour l’instant du moins, été repoussé à l’arrière-plan par l’actualité internationale dramatique que l’on sait.

Il nous semble opportun, toutefois, de rappeler que si le virus n’a pas empêché la Terre de tourner, s’il a certes compliqué l’existence de tout le monde, ça a été le cas, plus particulièrement, pour celles et ceux pour qui la vie n’est déjà pas facile en temps "normal".

"Voor Nederlands druk 1..."

Personne n’a oublié. Le système hospitalier surchargé. Le chacun chez soi, parfois dans une solitude ou dans une promiscuité cruelles, la famille, les amis, les collègues, l’école, à distance. La frontière violente autant qu’énigmatique entre l’essentiel et le non-essentiel. Les administrations porte close, tout comme les mutuelles, les services de chômage, les CPAS, et tant d’autres. La méfiance généralisée décourageant de solliciter une aide. Le téléphone qui sonne aux abonnés absents, les répondeurs robotisés déversant leurs "voor Nederlands druk 1 - pour le français appuyez sur 2 - vous êtes le 42e dans la file d’attente - veuillez rester en ligne…". La dématérialisation à marche forcée et l’univers administratif, déjà rébarbatif, devenu impitoyable. Car demander un rendez-vous, prendre des renseignements ou gérer son dossier personnel doit désormais se faire en ligne. Il faut maîtriser l’outil informatique. Les gens n’auront qu’à s’adapter !

Quand on n’a pas Internet

Quand on n’a pas Internet, qu’on ne maîtrise pas la souris, ou que la langue est un obstacle, qu’on se sent isolé et impuissant, il reste un recours : une lettre. Lorsque tout était devenu inaccessible au public, les écrivains publics ont, dans la mesure du possible, maintenu leurs permanences ouvertes - leurs ordinateurs, leurs oreilles et leurs cœurs aussi. Elles et ils ont maintenu un lien, continué de prêter leur plume, et proposé une solution là où il ne paraissait plus y en avoir. Enfin on pouvait exposer son problème (urgent) en espérant qu’une réponse serait donnée (rapidement). On pouvait espérer… Au moins, on était face à quelqu’un qui prenait le temps de vous accueillir, de vous écouter, de cerner votre demande, de la matérialiser en tapant sur un clavier d’ordinateur. Au moins, on repartait avec quelque chose, une feuille de papier sur laquelle l’écrivain public qu’on vous avait conseillé d’aller voir avait écrit vos tracas, vos besoins et vos espoirs. Ce n’était pas grand-chose, mais quand tout était figé, c’était un imperceptible mouvement de vie "comme avant".

Difficultés suite à l'informatisation accélérée des services publics

Lors d'une rencontre informelle avec une bourgmestre pourtant ouverte au dialogue, lui toucher un mot des difficultés que pose à certains l'informatisation accélérée des services publics et s'entendre répondre : "Parfois on leur tend la main et ils ne la prennent pas." Les autorités ne se rendraient-elles donc pas compte de l'ampleur du gouffre ? Les écrivains publics, eux, mesurent cette ampleur dans le quotidien de leurs permanences. Mais à l'évidence, combler le fossé de la fracture numérique ne relève pas de leur action. Plus encore, ils refusent que leur engagement bénévole - qu'ils vivent comme un geste choisi de solidarité portant en lui un germe d'une société plus juste - soit posé comme une rustine sur des politiques publiques insuffisantes et mal pensées, et vienne ainsi en compenser les défaillances et en différer l'amélioration, serait-ce dans une faible mesure.

40% des Belges sont touchés

Car si une certaine déficience des compétences numériques touche près de 40% des Belges, elle atteint

75 % des personnes

les moins porteuses de diplômes et qui sont aussi celles dont les revenus sont les plus faibles. La fracture numérique, outre qu’elle est un problème à part entière, apparaît donc aussi, à la fois comme un indicateur, et un facteur aggravant de la précarité de certaines populations. C’est pourquoi les écrivains publics joignent leur voix à celle des associations, parmi lesquelles en particulier Lire et Écrire, qui réclament, au bénéfice de ces publics déjà victimes d’inégalités,

"le maintien de guichets physiques, en suffisance et à proximité"

ainsi que

"l’interdiction de la dématérialisation comme seule voie d’accès au service public"

.

Ne pas s’engager dans cette voie serait ajouter de l’injustice à l’injustice, et considérer normal de faire subir plus de discriminations encore à ceux qui déjà vivent aux marges. Est-ce là vraiment ce que nous voulons ?