Les enseignants doivent pouvoir être évalués

L'erreur des syndicats est lourde lorsqu'ils s’opposent à l’évaluation pédagogique des professeurs.

Contribution externe
Les enseignants doivent pouvoir être évalués
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Parmi les revendications des syndicats, exprimées à Liège lors de la manifestation du 5 mai dernier, figure le rejet de l'évaluation des enseignants telle que prévue dans le Pacte d'excellence. Selon eux, il n'y aurait aucune raison de chercher à modifier le dispositif actuel, vu qu'il est déjà possible de remercier un membre du corps professoral. Il s'agit là d'une erreur majeure. Une évaluation n'a pas pour première mission de chercher qui sanctionner mais faire progresser l'ensemble des évalués. Par le feedback donné, l'évaluation permet de cultiver ce qui va bien et de corriger ce qui peut être amélioré. Et il y a toujours moyen de s'améliorer, quel que soit le secteur d'activité ou l'expérience.

Dans l’enseignement francophone, il existe certes aujourd’hui une procédure d’évaluation, mais elle est de nature disciplinaire. Ce n’est pas une démarche pédagogique. Ainsi, un comportement physiquement inapproprié peut être sanctionné, un genre de situation fort heureusement extrêmement rare. Le nombre d’enseignants qui, ayant été nommés, se sont ensuite vu signifier la fin de leur mission nous est inconnu, mais est certainement infinitésimal. Bien sûr, une évaluation de type pédagogique devrait aussi pouvoir conduire à une réorientation professionnelle en dehors de l’école. Dans tout métier, il est des personnes qui "ne fonctionnent plus bien" et tant eux-mêmes que leurs interlocuteurs sur le lieu de travail gagneraient à une telle réorientation. Il n’y a pas de raison de penser que l’école fait exception.

L'évaluation a toutes les raisons d'être bienveillante. Pourquoi l'évaluateur prendrait-il un malin plaisir à "enfoncer" l'évalué ? Si l'on veut ici un argument cyniquement rationnel, la méchanceté est d'autant plus improbable que nous connaissons des pénuries de travail, et notamment à l'école. Incidemment, ces pénuries doivent aider à reconsidérer la nomination "à vie" des enseignants et autres fonctionnaires. La sécurité en matière de revenus professionnels ne devrait pas être liée à une nomination à vie dans un emploi donné, qui peut ne plus convenir ; elle doit découler d'un taux de chômage bas, qui rend la reconversion ou, mieux, l'évolution professionnelle aisée. C'est ce qui est appelé la "flexicurité", où la mobilité entre emplois conduit à une meilleure rencontre (matching) entre les compétences et aspirations - changeantes - du travailleur et ce que l'employeur a à offrir. Bien entendu, l'évaluation des enseignants doit s'accompagner d'une évaluation des évaluateurs des enseignants. L'évaluation des directeurs est aussi une pièce importante dans l'amélioration de la gouvernance de nos écoles.

N'est-il pas plus que paradoxal de voir des enseignants qui, à longueur d'années, font passer interrogations et examens, ceci afin d'évaluer les élèves, se soustraire eux-mêmes à une évaluation pédagogique ? Si Juvénal et Platon avant lui convenaient qu'il fallait surveiller les surveillants (Quis custodiet ipsos custodes ?), ne convient-il pas tout autant d'évaluer les évaluateurs ? Et ajoutons que, en matière d'évaluation, les enseignants font exception par rapport aux autres fonctionnaires.

Les fameuses enquêtes Pisa de l'OCDE ont révélé le piètre état de l'école en Belgique francophone. Dans son ouvrage joliment appelé World Class (2018), où il présente une synthèse des travaux académiques sur la qualité des systèmes scolaires dans le monde entier, Andreas Schleicher, l'homme derrière ces enquêtes, cite ceci comme premier facteur de l'amélioration des résultats scolaires : "soutenir, évaluer et développer la qualité des enseignants" (p. 109). Pour la meilleure école que nous souhaitons tous, n'est-ce pas là un enseignement prioritaire ?

>>> (1) Université de Namur - etienne.decallatay@orcadia.eu