Nous devons réformer le calendrier universitaire

Le système belge est probablement unique au monde dans sa dissociation radicale de trois facettes de l’apprentissage : suivre des cours, étudier et passer des évaluations.

Contribution externe
Nous devons réformer le calendrier universitaire
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Une carte blanche de Pieter Lagrou, professeur d’histoire contemporaine à l’Université Libre de Bruxelles.

La réforme du calendrier de l’enseignement obligatoire et la question des rythmes scolaires suscite un large débat. Ce débat est salutaire, car il permet de repenser certains automatismes dans lesquels nous nous sommes enferrés depuis des générations. Si les universités ne changent rien à l’organisation de leur année académique, les périodes de cours et de vacances des élèves et des étudiants ne coïncideront plus, ce qui posera, dès la rentrée 2022, d’importants problèmes dans de nombreuses familles, mouvements de jeunesse, associations sportives ainsi que pour l’organisation des stages pour futurs enseignants. Il est aujourd’hui urgent de repenser l’organisation de l’année académique comme un moyen de lutte contre la précarité étudiante, contre le mal-être au travail des personnels de l’université et pour permettre à tous, étudiants et employés, de concilier leur vie familiale et leur rythme de travail à l’université.

Partons de ce paradoxe belge. Comme dans la plupart des systèmes universitaires de par le monde, la période des cours est relativement courte : deux fois 12 semaines, donc en gros six mois sur les douze que compte une année. C’est en principe une bonne nouvelle, car cela laisse aux étudiants le temps de faire tout autre chose : se lancer dans des travaux personnels, faire des jobs étudiants pour payer leurs études, se reposer, voyager. Cela laisserait donc aussi à leurs enseignants le temps de préparer leurs cours et se consacrer à la recherche, cette autre moitié moins connue de leur mission. En Grande Bretagne, l’année académique compte trois semestres de 10 semaines, ce qui laisse 12 semaines de congé d’été, 4 semaines à Noël et 4 semaines au printemps. En France, le premier semestre court de septembre à début janvier, examens compris, et le second semestre se termine début mai, examens compris. Une session de rattrapage est prévu en juin. L’Allemagne organise ses semestres de fin octobre à début février et ensuite de fin avril à fin juillet, libérant 3 mois d’août à octobre et presque autant de février à avril.

Le système belge est probablement unique au monde dans sa dissociation radicale – à la fois fonctionnelle et temporelle – de trois facettes de l’apprentissage : suivre des cours, étudier et passer des évaluations. Chez nous, elles constituent trois périodes distinctes, comme s’il était impensable de les mener de front. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut comprendre qu’avec 24 semaines de cours, 3 semaines seulement sur 52 ne soient période ni de cours, ni de blocus, ni d’examens. Nous avons en effet deux périodes de cours, suivies à chaque fois d’un mois de blocus et un mois d’examens et on y rajoute encore une troisième période, avec un mois de blocus et un mois d’examens pendant l’été. Notre premier semestre court du 15 septembre au 25 janvier, le second du 1er février au 30 juin, le « troisième » du 1er juillet au 10 septembre. Résultat des courses : nous passons six mois à suivre ou donner des cours et six mois à étudier ou présenter des examens.

La conséquence est une profonde déstructuration du parcours des études. Comme l’organisation du calendrier académique ne prévoit aucune période de respiration, ni pour prendre des vacances, ni pour faire des job étudiants, les étudiants n’ont d’autre choix que d’intercaler ces activités un peu arbitrairement dans les 52 semaines de l’année. On doit même constater que des trois périodes - période de cours, d’étude et d’examens - c’est la première qui est le plus facilement sacrifiée pour des activités récréatives, festives et rémunératrices. Faute de prévoir des périodes libres, l’organisation du calendrier académique participe à la précarisation de nos étudiants. Les autres membres de la communauté universitaire – personnel administratif, technique et de gestion et enseignants - en pâtissent aussi. Leur charge de travail a explosé, avec 40% d’étudiants en plus en 20 ans à moyens constants. Le fait que ce travail se présente à flot continu sur 12 mois contribue à la pression et les empêche de se consacrer à la réflexion, l’innovation et la recherche.

Nous devons continuer de nous mobiliser pour un refinancement de l’enseignement supérieur, par une politique ambitieuse de bourses d’étude pour les étudiants et de recrutements dans tous les corps de l’université à la hauteur de l’augmentation des effectifs étudiants. Mais une réforme en profondeur du calendrier peut faire une grande différence sans coûter un sou. Il n’est ni normal ni acceptable que les « vacances » de noël et de pâques soient des périodes de blocus, les « vacances » d’été une période de blocus et d’examens. Ce serait témoigner d’un manque d’inventivité indigne de l’université que de s’installer durablement dans la dissociation de périodes de cours, d’étude et d’examens.

L’exception belge se manifeste tout particulièrement dans l’aberration d’organiser une seule session de rattrapage 8 mois après la fin des cours du premier semestre et 3 mois après la fin des cours du deuxième. C’est un terrible gaspillage de temps, car tout le travail doit être repris très longtemps après la première évaluation. C’est aussi un système qui produit des taux d’échec catastrophiques. Passer des examens lors de ce fameux « troisième quadri » n’est pas l’exception, mais la règle pour la grande majorité des étudiants, même en master. C’est entre 70 et 80% des étudiants (selon une estimation du professeur et de ses collègues NdlR) qui y passent, chaque année. La « deuxième chance » n’est d’ailleurs pas soumise à la condition d’avoir passé la première. De fait, nous avons un système d’examens à la carte, où le fonctionnement de l’université comme centre d’enseignement est largement déconnecté de celui de l’université comme centre d’examens. Pour une partie de nos étudiants, l’université ne remplit que ce dernier rôle, d’ailleurs.

Si la « deuxième session » est censé offrir aux étudiants qui s’y sont préparés l’opportunité d’apprendre de leurs erreurs lors d’une première tentative, elle doit être organisée dans le mois qui suit, avec un retour constructif et des séances de remédiation et pas 3 ou 8 mois plus tard. Si elle est censée offrir la possibilité aux étudiants de passer un examen à une autre période de l’année, parce qu’ils n’ont pas pu suivre les cours ou étudier pour de tout autres raisons, il y a lieu de s’intéresser à ces raisons et de faire en sorte que tous nos étudiants puissent se consacrer à leurs cours quand ceux-ci sont offerts. Une réforme du calendrier académique qui prévoit de larges périodes de respiration permet alors de remédier aux causes du taux d’échec et d’absentéisme, plutôt que de se contenter de pallier les conséquences.

La réforme du calendrier académique est une réforme « simple ». Il suffit de supprimer la session d’été en offrant des rattrapages à la fin de chaque semestre. Ceci permettrait de commencer le premier semestre plus tôt afin de le finir avant Noël, examens compris. Le deuxième semestre serait donc lui aussi avancé, pour finir, rattrapage compris, en juin. La réforme doit avant tout – à l’inverse des dérives du Décret Paysage - donner plus d’autonomie et d’espace d’expérimentation aux universités, au sein de chaque programme et de chaque enseignement. Elle a pourtant le potentiel de constituer une révolution douce car elle nous obligera à repenser nos modes d’enseignement, d’apprentissage et d’évaluation. Une nouvelle organisation qui délaisse progressivement un modèle d’évaluation finale basée sur la simple restitution des savoirs pour faire place au contrôle continu, à l’autoévaluation et l’apprentissage actif, qui privilégie les stratégies d’acquisition du savoir sur le contenu de ces savoirs, la pensée critique sur le par cœur. Voilà enfin un outil pour forcer le passage de l’université à une ère nouvelle, plus interactive, plus soucieuse du bien-être et de l’épanouissement des étudiants et des personnel de nos universités.