Éloge de nos grands-mères

Chez ma grand-mère, certains des petits aiment sa vieille demeure, d’autres en ont une peur bleue. Ils redoutent les parquets qui craquent, les volets qui claquent, les robinets qui pètent et les tuyaux qui gloussent.

Contribution externe
Éloge de nos grands-mères
©Serge Dehaes

Une opinion de Patricia de Prelle, autrice de Passeport pour le Monde aux éditions Soliflor

Il y a des grands-mères qui courent partout et qui n’ont pas de cheveux gris. Puis il y a les autres grands-mères qui ne courent plus et qui ont les cheveux blancs.

Moi, ma grand-mère est âgée mais nullement cacochyme. Elle conserve son humeur joyeuse, son humour intact et sa soif de connaissances insatiable. Je l’aime comme ça, bien que je me demande comment arrêter son fanon de s’allonger et son ventre de grossir. Bientôt il n’y aura plus de place entre les deux. Et alors je ne pourrai plus venir sur ses genoux et me blottir contre elle. J’adore rester là, l’inactivité n’est pas un problème. Nous restons là, assises, à nous regarder ou à regarder dehors.

Ma grand-mère m’écoute quand je parle ou elle fait semblant. Elle a beau avoir de très grandes oreilles, elle n’entend plus si bien. Elle essaye de ne pas vous faire répéter plus d’une fois, de peur qu’on se lasse, et sinon elle renonce et sourit. Parfois, elle répond complètement de travers, je la regarde alors avec indulgence. C’est pour cela que parfois mes parents mettent ma grand-mère en bout de table avec nous les petits.

Chez ma grand-mère, certains des petits aiment sa vieille demeure, d’autres en ont une peur bleue. Ils redoutent les parquets qui craquent, les volets qui claquent, les robinets qui pètent et les tuyaux qui gloussent. Grand-mère nous rassure en nous félicitant de braver tellement de dangers et du courage dont nous faisons preuve. Et puis, un jour en grandissant, nous réalisons que tous ces bruits bizarres ne sont pas que des réactions du bois et de la tuyauterie !

Ma grand-mère a toujours du temps pour moi, mes sœurs et mes cousins.

Elle n’est jamais pressée et ne nous houspille pas pour qu’on s’habille plus vite, mange plus vite ou avance plus vite. Elle prend le temps de regarder les pigeons picorer le bitume ou l’écureuil lisser sa queue. Elle s’émerveille des vocalises de l’oiseau et nous incite à lui répondre en trilles.

Goût de sucre et parfum de chocolat

Ma grand-mère adore faire des gâteaux, pour elle et pour nous. Je crois d’ailleurs que la rue où elle habite a le goût du sucre et le parfum du chocolat. À table, le gâteau est découpé en parts inégales et les plus grandes sont toujours pour les plus petits. Mon grand-père excepté qui continue à fréquenter les pâtisseries et à recevoir dans les salons de thé.

Parfois je vois bien que ma grand-mère est songeuse. Elle a mis beaucoup d’eau dans son vin et un jour mon grand-père y ajouta une goutte qui renversa le couple.

Je vois bien qu’elle est triste. Elle sait qu’elle ne peut plus tricher avec elle-même et c’est pourquoi souvent elle triche avec nous et aux cartes pour nous laisser gagner.

Parfois, quand je suis triste, elle est là pour me consoler. Elle me promet d’être toujours là et de ne jamais nous quitter. La merveille elle est “là” car elle le croit vraiment.

“Sa mémoire parfois s’efface”

Je vois bien que tout n’est pas toujours clair dans sa tête.

Sa mémoire parfois s’efface et c’est ainsi qu’elle ne nous en veut jamais quand nous oublions. Moi, j’adore ça, car comme elle se répète, je n’ai pas d’effort à faire.

Mon autre grand-mère est bien plus souvent triste ou je crois qu’elle l’est. Elle pense autrement. Je constate qu’à cet âge-là, penser rend triste. Elle sait que les grandes perspectives ne sont plus et que la seule, bien réelle, n’est pas des plus réjouissantes.

Ma grand-mère est très occupée car comme elle prend beaucoup de temps pour pas grand-chose, la journée est vite passée. Parfois nous regardons la télévision, et chaque année je dois augmenter le son. Ceci ne l’empêche pas de parfois s’endormir sans s’en rendre compte. Je regarde alors sa bouche tomber et j’ai peur que ses dents ne tombent également. Je m’étonne qu’elle ne se réveille pas car elle fait un bruit de canonnier mais moi, j’aime bien veiller sur elle.

Ma grand-mère adore les plantes. Il y en a partout et les arroser est un rituel aussi important que la messe dominicale. Les plantes de Noël ont droit à l’eau tiède, les herbacées au thé et les grasses au bain de lait. L’eau bénite, elle la garde pour nous.

Ma grand-mère n’aime plus voyager. Elle ne se sent bien que chez elle. Elle voit passer les saisons plutôt que les touristes et s’en porte à merveille. Maintenant, elle a peur de l’eau et de l’air, du vélo et de la trottinette. Elle qui a déjà du mal à trouver l’équilibre sur terre, comment lui en vouloir. Les courses, ce n’est plus pour elle encore que dans les magasins, elle aime bien surtout avec le caddy qui lui sert de déambulateur.

Ma grand-mère a vraiment beaucoup d’amies. Elles se retrouvent et je les entends papoter. Parfois l’une d’entre elles doit mourir, ce qui plus jeune me paniquait. Maintenant je sais que ce n’est qu’un jeu.

Quand ma grand-mère ne joue pas, elle passe son temps à chercher : ses lunettes, son journal, les noms propres et ses souvenirs.

C’est pour cela qu’elle nous aime tant car avec nous, elle se souvient de tout et ne sent plus les cent ans de fatigue dans son dos. Elle est d’une lucidité étonnante qui ne l’autorise plus à remettre à plus tard car le plus tard on y est.